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Oshima, vivant !

MessagePosté: Jeu 20 Juin 2013 17:34
par soren
Je ne veux pas vraiment parler d'Oshima ici, plutôt de films récents japonais pour prolonger les notes qui figure avec le texte sur Oshima sur le site.

J'ai regardé ''Hanezu'' de Naomi Kawase, son dernier film datant de 2011. Ca m'a beaucoup plu. A vrai dire je n'en attendais pas grand chose car je me souvenais que la critique avait descendu ses derniers films et moi j'en étais resté à ''Shara'' que j'avais bien aimé. Je suis retourné lire les critiques sur Allociné et j'ai halluciné : comment peut-on écrire des stupidités pareilles. Extraits :


C'est bien le problème de "Hanezu" : sur ses délicates épaules repose toute une philosophie japonaise maintes fois ressassée au cinéma. Impermanence, panthéisme : les motifs ont acquis une telle monumentalité qu'on passe devant sans les remarquer.


Tout ce qui faisait le prix très élevé de Kawase, son génie de l'évocation, son aptitude magique à faire revivre les morts à travers [...] tout cela se perd dans une théâtralisation, une monstration facile.


Le dénouement est incompréhensible. (...) rien n'y fait, rien n'intéresse le spectateur. (...) En maniant écologisme et nationalisme, l'ouvrage présente toutefois, à son corps défendant, une utile leçon dont la portée reste à mesurer.


Avec ce nouveau film, [Naomi Kawase] semble vraiment faire du cinéma pour elle seule, dans le secret d'une sensibilité qu'elle se soucie peu de partager avec les spectateurs.


Autrement dit, on lui reproche dans le même temps d'être trop prévisible, et d'être complètement opaque. Il y a un problème, non. Ou alors la critique se divise en deux catégories : les malins qui savent tout, et les autres qui comprennent absolument rien à rien ? Le ponpon c'est quand même Télérama qui lui reproche de faire des films pour elle-même. Elle exagère quand même la Naomi, elle pourrait pas faire des films pour tout le monde, penser à son public et à plaire sans qu'on ait à se casser la tête pour chercher à saisir ou comprendre qqch, au lieu de faire les films qu'elle a envie !! Je vous jure, il y en a vraiment qui ont oublié ce qu'est le cinéma ! Bref.

Avec ce film, on mesure bien l'écart qui sépare certaines réalisations japonaises récentes du lot de productions promotionnelles du Japon dont il est question dans les notes du site. Qu'est-ce qui creuse l'écart ? Une certaine opacité poétique, justement, qui passe par le refus d'un optimisme béat et toc plus adapté au marketing publicitaire. Le film a une part très sombre qui sape le côté carte postale : ''vivons heureux dans la campagne japonaise en mangeant des produits frais et entourés de beaux objets faits main''. Cette part sombre apparaît dès le début, avec l'excavation de la terre argileuse, les tranchées des fouilles dans le sol qui entrent en contraste avec la nature régnant à la surface, et le poème lu qui annonce un drame amoureux (on pense à Hölderlin, mais je ne connais pas l'origine du poème). Ce sont les blessures de l'Histoire, la mort, et le sang du présent qui hantent la campagne.

Mais dans le même temps, tous les clichés sont là aussi, et c'est ici que Kawase s'en sort très bien (et que ceux qui ont fait semblant de regarder le film peuvent s'en donner à coeur joie pour le démonter). Elle les intègre dans sa fiction tout en les attaquant de l'intérieur en leur injectant de l'humain (le mari adepte de nourriture bio est falot et délaisse sa femme, la femme reproche au menuisier son attentisme, elle-même qui s'occupe en faisant des teintures de châles est mélancolique, etc), les personnages perdent ainsi tout côté folklo pour devenir de vrais personnages de cinéma, complexes, dramatiques, et se déchire ainsi l'étiquette ''Made in Japan''. Ce qui ne veut pas dire que le film parle d'autre chose que du Japon rural...

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Jeu 20 Juin 2013 18:28
par soren
Une traduction du poème en anglais (celle du sous-titre) :


Mt. Kagu vied with Mt. Miminashi
for the love of Mt. Unebi.
Thus since the age of the gods,
so today in our fleeting world,
men contend over women.
You are dear to me.
Mt. Kagu loves Mt. Unebi.
We don't want to lose her...
so we fight.
I fight Mt. Miminashi.
In the distant past...
it was so.
Since the age of the gods...
it was so.
And today...
Today too, we fight over a woman.
Fire aflame can be wrapt, 'tis said.
But alas! We cannot meet.
A burning flame
can be carried about in a sack,
they say.
But when I want
to carry your spirit
with me, just like that,
what does it mean
that we cannot meet ?

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Jeu 20 Juin 2013 21:47
par Chantal
Et en français, ça pourrait donner :

Mont Kagu rivalise avec Mont Miminashi
pour l'amour de Mont Unebi.
Ainsi depuis l'époque des dieux,
et encore aujourd'hui dans notre monde frileux,
les hommes s'affrontent pour les femmes.
Pour moi tu es très chère.
Mont Kagu aime Mont Unebi.
Nous ne voulons la perdre...
alors nous combattons.
Je combats Mont Miminashi.
Dans le passé lointain...
Il en était ainsi.
Depuis l'époque des dieux...
il en était ainsi.
Et aujourd'hui...
Aujourd'hui aussi, nous nous affrontons pour les femmes.
Un feu enflammé peut être apprivoisé, disaient-ils.
Mais hélas ! Nous retrouver nous ne pouvons pas.
Une flamme en feu
peut être fermée dans un sac,
disaient-ils.
Mais lorsque je veux
prendre ton esprit
avec moi, simplement comme cela,
est-ce que cela signifie
que nous retrouver nous ne pouvons pas ?

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Ven 21 Juin 2013 11:40
par soren
Merci Chantal pour ta traduction ! Apparemment il s'agit d'un poème ancien japonais, datant de l'époque de la cité exhumée du début. Si bien que la voix qui le récite le fait sortir du temps à la manière des fouilles que l'on voit à l'image. Mais plus encore. La première partie avec les montagnes est ancienne mais j'ai l'impression que la seconde, sur le feu, l'esprit a été ajoutée après coup. Comme si le poème connaissait une actualisation lors de sa sortie des cendres du temps.

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Ven 21 Juin 2013 18:46
par soren
Image

C'est l'un des objets que le menuisier grave dans le bois (du cèdre ancien qui devient noir une fois gravé nous dit le responsable des fouilles). Ce petit objet qu'il garde toujours avec lui est très intéressant, il y aurait beaucoup à en dire, il dessine aussi la poétique du film à mon avis... construit dans un bloc de bois monolithique, il est au contraire fin et surtout il est doué de mouvement à l'intérieur de lui-même (la roue tourne dans l'anneau). Il offre un aspect mystérieux et absurde, il met presque mal à l'aise car il interroge, au premier abord on se demande en effet comment la roue a pu être introduite dans l'anneau qui la retient. C'est peut-être la petite histoire qui tourne dans la grande. J'ai bien envie aussi de rapprocher cet objet du cauchemar récurrent, au bord du caveau, que l'on voit dans le film, la vie et la mort qui tournent sans fin l'une autour de l'autre. Sans compter que le menuisier le fabrique après que son amante lui ait annoncé qu'elle était enceinte de lui, je crois...

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Sam 22 Juin 2013 16:32
par Chantal
Pas de doute, je dois voir ce film ! ;)

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Mer 30 Juil 2014 01:04
par Chantal
Hello,

Hier soir est passé sur Arte "Tarachime", documentaire signé Naomi Kawase. Vous l'avez vu ?

Plus d'infos ici : http://www.kawasenaomi.com/en/works/documentary_film/tarachime_1/

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Lun 18 Aoû 2014 19:58
par Chantal
Et ce soir tard, toujours sur Arte, "Trace" (2012) de la même Kawase !!

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Lun 17 Aoû 2015 11:44
par soren
soren a écrit:Avec ce film, on mesure bien l'écart qui sépare certaines réalisations japonaises récentes du lot de productions promotionnelles du Japon dont il est question dans les notes du site. Qu'est-ce qui creuse l'écart ? Une certaine opacité poétique, justement, qui passe par le refus d'un optimisme béat et toc plus adapté au marketing publicitaire. Le film a une part très sombre qui sape le côté carte postale : ''vivons heureux dans la campagne japonaise en mangeant des produits frais et entourés de beaux objets faits main''. Cette part sombre apparaît dès le début, avec l'excavation de la terre argileuse, les tranchées des fouilles dans le sol qui entrent en contraste avec la nature régnant à la surface, et le poème lu qui annonce un drame amoureux (on pense à Hölderlin, mais je ne connais pas l'origine du poème). Ce sont les blessures de l'Histoire, la mort, et le sang du présent qui hantent la campagne.

Mais dans le même temps, tous les clichés sont là aussi, et c'est ici que Kawase s'en sort très bien (et que ceux qui ont fait semblant de regarder le film peuvent s'en donner à coeur joie pour le démonter). Elle les intègre dans sa fiction tout en les attaquant de l'intérieur en leur injectant de l'humain (le mari adepte de nourriture bio est falot et délaisse sa femme, la femme reproche au menuisier son attentisme, elle-même qui s'occupe en faisant des teintures de châles est mélancolique, etc), les personnages perdent ainsi tout côté folklo pour devenir de vrais personnages de cinéma, complexes, dramatiques, et se déchire ainsi l'étiquette ''Made in Japan''. Ce qui ne veut pas dire que le film parle d'autre chose que du Japon rural...


Pour le coup, le scénario de son nouveau film, "An", laisse vraiment craindre le pire car on est là dans le schéma absolument typique du pire cinéma japonais actuel :

Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaise qui se composent de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits, « AN ».
Tokue, une femme de 70 ans, va tenter de convaincre Sentaro, le vendeur de dorayakis, de l’embaucher.
Tokue a le secret d’une pâte exquise et la petite échoppe devient un endroit incontournable...


On verra...

Re: Oshima, vivant !

MessagePosté: Sam 21 Mai 2016 22:50
par soren
Salut,

Bon ben c'est bien ce que je craignais, "An" (ou "Les délices de Tokyo" en français ; sic !) est tout à fait affligeant. On n'est pas totalement dans la veine des films qui passent 1h30 à faire l'apologie du made in japan et de la douceur de vivre du pays à coup de visuel publicitaire, car il y a toujours une composante un peu noire et déprimante dans les films de Kawase (ici un excès de commisération écoeurant), mais bon l'idée de fond c'est quand même celle-là. Il n'y a visiblement rien de plus important ou urgent pour Kawase que de savoir si la pâte de pois rouges de la boutique est industrielle ou bien faite avec amour et patience. Bien sûr, tout cela est symbolique, traduisant l'écart d'état d'esprit des uns et des autres et des générations, mais la recette et la morale récitées avec un sérieux de plomb sont franchement lourdes à digérer !

Les personnages passent leur temps à s'excuser pour leurs fautes commises, mais il est sûr que Kawase, elle, ne s'excuse pas de se regarder filmer (pourtant hyper platement comme un téléfilm, avec des cadres dégueulasses) pendant 2h durant.