Retour à To, sur le tard

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Retour à To, sur le tard

Messagepar JM » Mer 7 Sep 2011 16:13

[..] Ces caricatures épaisses ne sont jamais remises en question ou moquées par To qui fait preuve d'un premier degré quasiment insultant pour Zixin (qui, dans un premier temps, semble plutôt ravie d'être achetée par Shenran jusqu'au moment où il s'agit de coucher) et les spectateurs (considérer la vie de luxe comme horizon universel des rêves de l'espèce humaine). On peut convoquer le grand Lubitsch pour décrire tout ce qu'aurait pu faire le cinéaste chinois avec un bon scénario, en partant des mêmes personnages : [..]


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[..] Ainsi l'art de l'illusionniste ne joue pas contre la science militante. Il partage avec elle les rôles. La puissance du jeu des apparences dans la maison Collet est égale à la puissance de la vérité - de la lutte des classes - qui se tient derrière la porte. Cette solidarité permet d'éclairer par contraste quelques problèmes actuels de notre cinéma. Quand la lutte des classes n'est plus derrière la porte, quand on proclame la fin de l'histoire et de la politique, c'est alors la foule des prétendants qui passe la porte. C'est la comédie sociale, les jeux de famille et de société de la ressemblance qui envahissent l'écran. Alors les faits mêmes de la violence sociale semblent flotter en l'air, sans trouver de corps plausibles pour les incarner sur l'écran. Et, en même temps, c'est l'art des apparences qui apparaît comme un paradis à jamais perdu. [..]


J. Rancière (La porte du paradis, Marx, Lubitsch et le cinéma d'aujourd'hui, cdc #554)

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JM
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar casseur » Dim 12 Aoû 2012 00:55

la vie sans principe de Johnnie to
trois personnages se croisent sans se voir, un flic, un petit homme de main de la pègre, une employé de banque.
L'employée de la banque, dont les résultats à l'intérieur de l’établissement laissent à désirer, afin de se valoriser vis à vis de sa hiérarchie, doit soumettre un nouveau produit, à haut risque, à ses clients. Elle ne le fait pas de manière naturelle, mais au prix d'une contrainte sur elle-même, au contraire de ses collègues qui agissent comme de parfaits automates.
To prend le temps de filmer l'entretien nécessaire à la signature du contrat, les explications technique de la conseillère, l'incompréhension formellement, tacitement acceptée de la cliente, une personne âgée désirant faire fructifier son capital de manière à ajouter à une maigre retraite.
En parallèle, l'homme de main _qui est affublé d'un toc, il cligne des yeux comme effrayé par la lumière, perçoit juste la moitié du monde qui l'entoure, la moitié du temps, n'interroge jamais la soumission qu'il consent, comme une seconde peau, à son boss ou à ses « frères » de la pègre Hong-kongaise, toujours prêt à aider son prochain. Un personnage qui, pris dans le jeu de la spéculation boursière, ne le fait pas par appât du gain mais par désir de complaire.
Le troisième personnage, le policier, enquête sur des crimes crapuleux. C'est comme s'il pouvait observer la résonance, l'impact le plus sordide, sur la société, de cette vénération de l'argent. Dans une scène, il est coincé dans un ascenseur avec un vieil homme désespéré, après avoir assassiné son voisin je crois. Un briquet à la main, il ouvre en pleurant les vannes d'une bouteille de gaz. To zoome lentement sur l'ouverture d'où s'échappe l'invisible menace, pendant que le policier essaye de faire entendre raison au vieillard ; la bouteille se vide, viciant l'air de l'habitacle. C'est la métaphore la plus crue de la crise bancaire, quelque chose d'impalpable qui est inoculé, hors de la boîte de Pandore, par goût du profit, et menace d'implosion l'ensemble de la société.
La conclusion de To est totalement pessimiste ; une brusque remontée du cours de la Bourse, prédite par le plus naïf, le plus imbécile, l'homme de main, sauve les trois personnages, les moins vénaux en fait, et leur donne facétieusement une indépendance inespérée vis à vis des remous impulsés à leur vie ; tanguant comme des rescapés sur le radeau de la Méduse, ils trouvent, à la fin, un îlot de stabilité inespéré d'où ils peuvent observer l'avenir, la crise prochaine à venir.


Trouvé . Ca fait penser au baratin typique des Cahiers de la grande époque Burdeau, défendre le tout venant des auteurs mainstream en révélant leur souterraine et invisible insoumission (subtil), les camarades qui liraient ça sur independencia ou autre répondraient sûrement : débile, con, crétin, j'en passe et des meilleures... soyons courtois, et disons que trouver chez To un soupçon (bien caché, évidemment) de vocation anticapitaliste est des plus drôle.

Une question, qui a eu l'idée de donner à cette plus que probable ânerie le même titre que le bouquin de Thoreau ?
casseur
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar JM » Dim 12 Aoû 2012 02:26

Ben décidément.

Bah, ça arrive à tout le monde se planter.
JM
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar SWord7 » Dim 12 Aoû 2012 15:13

casseur a écrit:Une question, qui a eu l'idée de donner à cette plus que probable ânerie le même titre que le bouquin de Thoreau ?


J'opte pour une coïncidence, ou beaucoup de cynisme...

Rappelons que To est un réalisateur-producteur qui a très bien compris le potentiel que représente le marché des nouveaux riches de Chine continentale, et qui sort des films pour les divertir en conséquence.
SWord7
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar weightwatchers » Lun 13 Aoû 2012 02:05

vous faites de l'idéologie
weightwatchers
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar Sword7 » Dim 10 Fév 2013 23:05

La conclusion de To est totalement pessimiste ; une brusque remontée du cours de la Bourse, prédite par le plus naïf, le plus imbécile, l'homme de main, sauve les trois personnages, les moins vénaux en fait, et leur donne facétieusement une indépendance inespérée vis à vis des remous impulsés à leur vie ; tanguant comme des rescapés sur le radeau de la Méduse, ils trouvent, à la fin, un îlot de stabilité inespéré d'où ils peuvent observer l'avenir, la crise prochaine à venir.


Il faut le faire pour voir dans cet enchainement de deus ex machina "une fin totalement pessimiste" ! A moins de jouer la carte du contre-sens total (dans quel but, je ne sais pas ?) comment ne pas y constater de manière tout à fait limpide le happy-end parfait (comme on dit "hold-up parfait"), comme d'habitude. La fin représente le "mais" de la phrase : "la finance, l'appât de l'argent, c'est pas bien mais il faut faire avec eux pour s'en sortir, on a pas le choix, parfois on perd, parfois on gagne". C'est To le producteur qui conclut le film. Donc, en définitive, elle valide ce que le film fait mine d'attaquer avant. Enfin, en réalité toutes ces histoires de crise financière ne sont qu'un mc guffin pour To (on pense au début de "Psychose"), un moyen de créer du suspense, de susciter des interrogations sur la suite du film (quelle place dans la fiction pour la vieille qui se fait avoir par l'employée de banque et dont on entendra plus parler à la fin). C'est aussi quelque chose d'habituel chez lui comme il est dit dans le texte du site :

On se souvient que même dans Election, son film en deux volets le plus "sérieux" à ce jour, To partait malgré tout, d'un sceptre comme fil conducteur. Celui-ci engendrait une sorte de folle "course de témoin", perpétuant ainsi cet aspect toujours joueur de ses productions. Dans son dernier film, plus que des individus esseulés dans un monde de verre et de bureaux - les grandes baies vitrées ne révèlent pas la franche impersonnalité des bureaux-prisons modernes mais, au contraire, sont un moyen de communiquer avec le voisin d'en face, par collages de post-it, pancartes, pantomimes interposées…au risque de quelques quiproquos -, les personnages sont en définitive des gamins attardés.
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Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar Karlos » Dim 24 Fév 2013 10:23

Sword7 a écrit:
La conclusion de To est totalement pessimiste ; une brusque remontée du cours de la Bourse, prédite par le plus naïf, le plus imbécile, l'homme de main, sauve les trois personnages, les moins vénaux en fait, et leur donne facétieusement une indépendance inespérée vis à vis des remous impulsés à leur vie ; tanguant comme des rescapés sur le radeau de la Méduse, ils trouvent, à la fin, un îlot de stabilité inespéré d'où ils peuvent observer l'avenir, la crise prochaine à venir.


Il faut le faire pour voir dans cet enchainement de deus ex machina "une fin totalement pessimiste" ! A moins de jouer la carte du contre-sens total (dans quel but, je ne sais pas ?)
[/quote]

C'est une tendance vaguement gauchisante (mais qui bascule en réalité souvent franchement à droite dans son déni de ce qui est vu à l'écran : en escamotant une partie du film, en plaquant un fantasme sur une ambigüité, en forçant et inversant le sens, etc) de la critique (je dirais que c'est quelque chose de largement hérité des Cahiers, en particulier sur le versant hollywoodien, car en ce qui concerne la production française il y a beaucoup plus de suspicion) de s'emmêler les pinceaux dès qu'on a affaire à un auteur admiré par ailleurs (son style, essentiellement). Il suffit que celui-ci injecte du "contemporain" (qui est en réalité tout le contraire de ce que devrait être le contemporain) dans son film pour que tout de suite cela devienne profond, de la déconstruction ou de la critique. C'est un gag. La majorité de ces auteurs ne sont pas cons du tout et savent ce qui fait marcher la critique (en particulier en France) donc ils en jouent ("Regardez comme je suis "contemporain" et je parle bien et m'angoisse de la société qui m'entoure sans rien perdre de mon style époustouflant, de mon fun et de mes petites préoccupations personnelles !!") sans trop se mouiller, avec beaucoup d'astuce. Par exemple, il n'est pas né le réalisateur-producteur hongkongais bien installé dans le système qui livrerait une objective et sincère critique du capitalisme. Le mec (To, en l'occurrence ici) sait pertinemment quand il livre un film pour les occidentaux et quand il livre un film pour le local, ça a déjà été dit, donc il sait très bien ce qui marche bien chez les critiques et publics étrangers (cf ci-dessus), comment on va lui dérouler le tapis.

Je peux vous en citer plein des cinéastes comme ça, en faisant quelques variations...

De ce faux "contemporain"-là, désengagé, oui, il faut se dégager.
Karlos
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar le_con » Dim 24 Fév 2013 19:28

Karlos a écrit:Je peux vous en citer plein des cinéastes comme ça, en faisant quelques variations...


Peux-tu me donner ta liste de ces cinéastes, s'il te plaît ?
le_con
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar JM » Ven 12 Sep 2014 22:44

On dira jamais, au moins par ici, à quel point Johnnie To est un putain d'escroc.

Flashback dans sa filmo avec "Loving You" (1995). En gros : 20 min d'action, 40 minutes de romance, et de nouveau 20 minutes d'action. Tout est merdique dans ce petit film (à part un ou deux coups d'éclat de réalisation dans la partie action, la seule chose qui l'intéresse vraiment) qui en dit très long sur les grosses recettes de réalisation inlassablement répétées par To, et pire sur l'étroitesse de son regard. La partie romance (qui donne quand même son titre au film) accumule les clichés les plus éculés sans la moindre sensibilité ni la moindre émotion (au contraire d'un Hark qui est - ou au moins était - capable de dépasser, de forcer, les stéréotypes dans une sorte de romantisme kitch échevelé). To se montre incapable d'émouvoir, de filmer l'amour (plutôt que des choses qui le salissent). Le rôle de la femme est bien sûr tout ce qu'il y a de plus rance : la future maman retourne sagement au bercail pour s'occuper de son mari (qui la trompait) qui a reçu une balle dans la tête. C'est de l'amour ? Non, c'est juste ce qu'essaye vainement de nous faire croire To (n'y croyant pas lui-même) en nappant systématiquement ses plates images de musique sirupeuse avec des paroles sur-signifiantes.

Toute la différence entre To, et beaucoup d'autres cinéastes hongkongais dont nous parlons pas mal ces derniers temps ici, éclate : ses films ne sont jamais composés que de figurines (qui saignent, comme dans "Loving You", mais le sang ne fait pas tout), jamais de véritables personnages avec une épaisseur, dont on puisse saisir à un moment ou à un autre des sentiments profonds, une réalité intérieure les habitant (le regard qu'il porte sur les femmes est de ce point de vue plus particulièrement affligeant). Et ce petit cirque, répété de film en film, a fait la gloire du cinéaste, particulièrement en France où on a sans doute immédiatement reconnu là le digne successeur des bons vieux polars français de papa, bourrus et misanthropes (référence d'ailleurs autoproclamée de To).

Mention spéciale du mauvais goût à l'un des derniers plans avec la maman à l'hôpital qui parade avec son bébé d'un autre homme devant une affiche promouvant... l'utilisation des préservatifs !
JM
 

Re: Retour à To, sur le tard

Messagepar Sword7 » Dim 14 Sep 2014 10:04

Je l'ai vu aussi "Loving You". Je veux pas prendre la défense de To, mais il est vrai que les productions d'action HK (et ailleurs ?) offrent quand même rarement des rôles intéressants aux femmes (chez John Woo il n'y en a quasiment pas, et quand il y en a, comme dans "The Killer", c'est quand même bien concon). Le gros problème du film de To c'est que ce dernier se croit obligé (c'est avant tout un choix commercial à mon avis) de faire une romance car c'est un genre qui a ses étoiles à HK, alors qu'il n'a rigoureusement rien à apporter au genre sinon à le "salir" comme tu dis, avec ses gros sabots de mâle. Un contre-exemple que je donnerais, d'un film d'action romantique hongkongais qui fonctionne assez bien en intégrant la dimension mélodramatiques si particulière des films de HK, c'est "My Heart Is That Eternal Rose" de Patrick Tam (j'y reviendrai bientôt par ici).

La dernière scène d'action avec la femme qui accouche en plein milieu est reprise dans un film de Hark récent, "Time and Tide" je crois. C'est intéressant cette propension des cinéastes de HK à souvent mêler la naissance, l'accouchement, avec destruction, mort, chaos de l'action. On retrouve, bien sûr, ça chez John Woo dans "A toute épreuve" qui se passe dans une maternité. Je me demande si ceci est lié à la dualité propre à une forme de pensée chinoise...
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