le tango du déterminisme

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le tango du déterminisme

Messagepar Le singleton nul » Jeu 29 Nov 2012 21:27

Audiard s'enfonce toujours plus dans les marécages nauséabonds d'un prolétariat qu'il essentialise de la sorte : violent, imbécile mais bonne pâte, misogyne, d'hygiène saine. Voilà les prolos, les vrais. Non, voilà la fascination romanesque d'un cinéaste petit-vieux qui n'a, à titre individuel, rigoureusement rien à voir avec l'univers qu'il se complait à filmer.

Ce film, exaltant l'ascension sociale et la survie à coups de poing, suinte le fascisme (et le sentimentalisme qui s'y répand comme de la confiture sur une tartine ne doit surtout pas encourager à minimiser le constat). On peut le voir, dans le cinéma français, comme une sorte de frère brutal et âpre d'Amélie Poulain, tant les intentions et la manière qui sous-tendent les deux films sont identiques.

Le corps de Marion Cotillard, sur les moignons duquel elle fait tatouer "gauche-droite" (comme sur un carton d'emballage - sic) est le corps politique sclérosé de la France : "gauche" ou "droite" étant l'alternative électorale impotente qui doit frayer avec la violence pour la violence afin de s'ouvrir de nouveaux horizons.

Le dernier film de Ken Loach, "La part des anges", est le versant progressiste du même scénario. Les deux films partent du même point (un gars sans le sous) et tendent vers la même fin (la construction d'une famille). Et surtout, les deux films sont sous-tendus par un déterminisme social auquel il faut in fine tordre le cou (comme dans un conte de fée) mais en raison même de la croyance la plus ferme en son existence (celui-ci est lourdement rappelé chez Loach, notamment avec le père de la fille ou la confrontation avec la victime, qui ramènent sans arrêt le petit voyou à ses faits antérieurs et le placent dans une spirale de laquelle il ne devrait pas sortir hormis la volonté du cinéaste de nous surprendre. Et pire avec le dernier plan qui montre ses camarades rester dans la spirale qu'il a réussi à quitter).

Qu'il soit progressiste ou pas, ce cinéma sans illusion qui fait mine de passer outre le déterminisme social via un destin individuel, s'entend très bien sur le fait qu'il n'y a en réalité aucun autre horizon que celui-ci.
Le singleton nul
 

Re: le tango du déterminisme

Messagepar JM » Ven 21 Oct 2016 18:18

Je me suis bien marré parce que j'ai regardé hier soir "Grand Central" (2013) de Rebecca Zlotowski et j'ai eu l'impression de voir à peu près le même univers de virilité que chez Audiard (des trognes mal rasées qui boivent du Ricard et font des barbecs, vivent dans des mobile-home, font un travail pour lequel il ne faut pas avoir froid aux yeux, qui ont le sens de l'honneur et de l'héroïsme, et une blonde avec des gros nichons perdue au milieu de tout ça qui tombe enceinte et qui a peur). Mais ce qui est très marrant c'est que pour les Cahiers du cinéma, le Zlotowski est un super film, alors qu'ils ont toujours détesté Audiard. C'est de la magie.

Le film est vraiment nul, juste mal écrit alors qu'il veut faire croire qu'il l'est le moins possible, des références qui tombent là comme un cheveu au milieu de la soupe et qui ne prennent pas avec l'ensemble (Tourneur, certainement, et/ou Renoir, dans les scènes jour/nuit en plein air), un symbolisme assommant (coeur de réacteur nucléaire -> bande-son bruits de battements de coeur -> coup de foudre), une caméra sans arrêt en mouvement comme on ne finit pas de dire ici qu'on en a définitivement trop vu, la cinéaste passe même complètement à côté de l'aspect documentaire de son film à l'intérieur de la centrale qui aurait pu être intéressant et sidérant ...
JM
 

Re: le tango du déterminisme

Messagepar Chantal » Sam 22 Oct 2016 07:53

JM a écrit:Je me suis bien marré parce que j'ai regardé hier soir "Grand Central" (2013) de Rebecca Zlotowski et j'ai eu l'impression de voir à peu près le même univers de virilité que chez Audiard (des trognes mal rasées qui boivent du Ricard et font des barbecs, vivent dans des mobile-home, font un travail pour lequel il ne faut pas avoir froid aux yeux, qui ont le sens de l'honneur et de l'héroïsme, et une blonde avec des gros nichons perdue au milieu de tout ça qui tombe enceinte et qui a peur). Mais ce qui est très marrant c'est que pour les Cahiers du cinéma, le Zlotowski est un super film, alors qu'ils ont toujours détesté Audiard. C'est de la magie.

Le film est vraiment nul, juste mal écrit alors qu'il veut faire croire qu'il l'est le moins possible, des références qui tombent là comme un cheveu au milieu de la soupe et qui ne prennent pas avec l'ensemble (Tourneur, certainement, et/ou Renoir, dans les scènes jour/nuit en plein air), un symbolisme assommant (coeur de réacteur nucléaire -> bande-son bruits de battements de coeur -> coup de foudre), une caméra sans arrêt en mouvement comme on ne finit pas de dire ici qu'on en a définitivement trop vu, la cinéaste passe même complètement à côté de l'aspect documentaire de son film à l'intérieur de la centrale qui aurait pu être intéressant et sidérant ...


J'étais allée voir "Belle épine" en 2010, je crois ? Il y avait déjà ce que tu dis JM, toute une part de fascination pour des petits loubards de Rungis en blouson noir, des motards qui en ont et jouent leur vie sur leur mobs'. Mais la petite différence avec Audiard c'était que cet aspect avait tout du fantasme petit-bourgeois relié à l'encanaillement de son personnage principal (joué par Léa Seydoux - sic), jusqu'à la fin ridicule où on comprend que cette descente dans le monde des "vrais mecs" avait pour but de faire digérer à la fille le deuil de sa mère. Scénario et regard de la cinéaste semblaient s'entremêler. Chez Audiard on fait dans le populo de père en fils, c'est une entreprise familiale, et on en fait partie, ou plutôt on connaît bien la recette pour faire comme si on en faisait partie.
Chantal
 

Re: le tango du déterminisme

Messagepar Notebad » Dim 8 Jan 2017 08:08

Tenez-vous prêts, en 2017 ce type de cinéma viendra aussi d'Angleterre, avec "American Honey" d'Andrea Arnold.

Mon dieu, 2h40 pour finalement nous vendre ni plus ni moins que les bons vieux mérites de l'american way of life et de l'american dream à la sauce trap music !!! C'est aussi roublard que les vendeurs de magazines du film, et ça rendrait presque le job de VRP cool et bon enfant (il faut quand même faire passer l'aliénation avec beaucoup de drogue, d'alcool et de musique forte)... En vérité on ne sait jamais si on doit être fasciné de dégoût ou d'admiration, c'est ce point de vue volontairement ambigu qui semble parfois se jouer sur le dos de la troupe (dont on ne sait et voit rien ou presque, puisque tout le film est vu d'un point de vue individualiste qui est celui de Star) qui m'a particulièrement déplu, sans parler de la courte séquence misérabiliste particulièrement immonde sur la fin du film lorsque Star se prend soudain d'affection (sans doute dans un relent de souvenir de sa propre jeunesse) pour des gosses qui vivent dans un taudis avec leur mère accro au crack, qu'elle va leur acheter du pain et du lait à l'épicerie du coin pour se donner bonne conscience, et surtout bonne conscience aux spectateurs.

Le montage constitué de nombreux inserts d'images qui environnent l'action vient renforcer l'impression naturaliste que ce que nous voyons «c'est comme ça», «c'est le cours naturel des choses et on ne peut rien y changer», il y a des pauvres et des riches, des papillons dans les prés, certains doivent bosser dur et parfois faire n'importe quoi pour gagner leur vie pendant que d'autres glandent dans leur villa, il y a du soleil dans le ciel bleu, etc, etc. En d'autres termes, il y a là-dessous une pure et vieille essentialisation culturelle conformiste de l'«american way of life».
Notebad
 

Re: le tango du déterminisme

Messagepar JM » Jeu 16 Nov 2017 07:57

Il y en a un autre qui fait du Audiard maintenant, c'est des Pallières avec "Orpheline"... Un film de petites frappes d'une laideur et d'un mauvais goût incroyables (comme s'il fallait bien ça pour attirer le populo), une ribambelle d'actrices/acteurs connu(e)s pour bien montrer qu'on est dans le milieu, une structure de récit tape-à-l'oeil pour raconter une histoire bateau et inintéressante au possible (avec son lot d'incohérences : un hippodrome qui file des enveloppes pleines de fric à la première venue !), tout ça pour un final j'imagine pseudo-politique plutôt douteux : "regardez, il y a aussi des Français louches qui vont en Roumanie, ça fonctionne dans les deux sens !" (tout en écoutant Haenel pleurnicher et nous dire qu'elle veut pas être là pour accoucher - mais les désirs du metteur en scène sont impénétrables ma vieille !)
JM
 


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