Twin Peaks : jamais 2 sans 3

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Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar JM » Ven 8 Déc 2017 18:57

JM a écrit:Bon, je viens de finir les deux derniers épisodes de la série, c'est bien ce que je pensais, on se fait vraiment balader sur 18 épisodes... les deux derniers sont à l'image du reste, il ne s'y passe quasiment rien, c'est long à mourir et terriblement chiant, tout est bouclé un peu n'importe comment : un coup de happy end où Cooper retrouve la famille de Dougie, un coup il est avec Diane pour la faire jouir (en fait elle était mal baisée c'est pour ça qu'elle était irascible pendant toute la série !), un coup on nous remontre Laura vieillie parce que c'est quand même bien de ressortir l'actrice de sa boîte pour l'occasion, et pour boucler le tout on apprend que tout cela était un rêve (la vieille astuce de scénario éventée !).

Delorme a raison dans les Cahiers de rapprocher la série de Lynch du dernier Dumont, mais pas pour les bonnes raisons évidemment. Ce cinéma-là n'a absolument rien de frais et de réjouissant, au contraire il est le fait de vieux cinéastes cyniques qui jouent sur leur notoriété pour balader les spectateurs (et la critique, ça c'est peut-être plus inquiétant). A la galerie complaisante de freaks de Lynch qui tourne à vide (un peu comme chez le pire Tim Burton des années 2000) et pour rien (les 3/4 des personnages disparaissent complètement les derniers épisodes), répond le spectacle de kermesse du samedi soir de Dumont (en plus idéologiquement douteux). Et une seule logique, capitaliser sur son nom pour proposer de la camelote (Dumont) et du vent (Lynch)...


Image

Les deux premiers «films» de l'année, ça ressemble à une blague du niveau des films en question... pas parce qu'ils mettent une série TV en 1, ça on s'en fout. La logique qui prime ici c'est de privilégier les auteurs qui essayent de se renouveler et de sortir de leur zone de confort artistique. Cela peut se comprendre dans la conjoncture du cinéma actuel. Encore faut-il se demander si l'originalité et la nouveauté sont toujours d'une grande valeur artistique, autrement dit si le n'importe quoi au nom du renouveau vaut mieux qu'un certain académisme auteurisant qui se repose grassement sur ses acquis symboliques culturels (voir des gamins jouer faux et faire les clowns sur de la musique pendant 2h pour Dumont, proposer une histoire et du visuel arty sans queue ni tête pendant des heures et des heures aux téléspectateurs pour Lynch).

Le cinéma américain est surreprésenté, c'est vrai que ça a été une année assez bonne pour le cinéma us qui gravite en marge du cinéma le plus commercial qui est toujours plus nul d'année en année... «Get out» et «Split» sont pas mal mais je ne les mettrais quand même pas dans un top, ici c'est la volonté de signaler l'attachement historique de la revue au cinéma de genre plein de défauts mais astucieux dans la mise en scène qui prime... ne parlons pas du film d'Ang Lee et de celui de Pablo Larraín, de la pure esbroufe....
JM
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar Roland » Ven 12 Jan 2018 03:25

Hello,

Entièrement d'accord avec votre ressentis sur Twin Peaks nouvelle mouture.
Alors quelles nouvelles donne Lynch de la cave où il a son atelier ?
Un travail du son sur l’angoisse, un goût sûr pour la beauté distordue sur deux épisodes, entre le cinéma et l’installation avec un art du récit et de l’image puis un monumental what the fuck. Planté là, devant le spectateur qui ne saisit pas, et pour qui la complaisance est évidemment un pêché d’artiste.
Inland Empire présentait des signes qu’aucune histoire ne conviendrait plus, aux délires extrêmes du cerveau du créateur inspiré par la méditation transcendantale.
La chimie pourtant a des lois. Et les connexions neuronales ne fonctionnent pas complètement par associations de hasards. On peut sauter des marches sur l’échelle, mais non prétendre aux sommets à chaque intuition.
Une image nécessite une narration pour l’épauler.
Le pilote est réussi avec la folie utile d’un homme de 70 ans qui n’a rien perdu de sa pertinence, et qui rate un peu, ce n’est pas grave, la récompense tombe au plan suivant qui est magnifique.
Et puis on s’enfonce dans le délire et l’incohérence. Les mystères mystiques ne pardonnent pas, la caméra est sans pitié pour les ombres. L’erreur est de vouloir montrer ce qui est caché. Le mystère dont sont faites les œuvres, la cuisine intérieure et les idées sous le tapis abandonnées dont on rit le lendemain.
Le cinéma existe aussi grâce à la compréhension d’un spectateur alors puisqu’il s’agit d’échange, et de partager des visions, pourquoi est-ce que Lynch s'entête à ne donner qu'une sorte d’onanisme à plusieurs ?
Il y a des gens très intelligents qui disent que Twin Peaks est aussi complexe que la condition humaine...
Admettons, pourtant j'aime bien Penderecki et suis assez favorable à un éclatement complet des cadres habituels de compréhension pour rendre sens au détraquement général. Mais là, j'avoue avoir sauté un épisode sur deux, avoir même osé la transgression ultime de la lecture sur avance rapide...
Roland
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar JM » Ven 12 Jan 2018 20:59

Salut Roland,

Concernant les Cahiers, l'affaire est entendue : j'ai eu entre les mains le numéro d'octobre (celui avec Laura Dern en couv) qui était encore consacré à la série de Lynch et il est absolument évident qu'ils se sont servis allègrement de celle-ci pour faire du contenu vite bazardé sur plusieurs numéros, c'est de la fumisterie en poupées russes ! lol Encore une quinzaine de pages où on se répète encore et encore, où on raconte les épisodes, et où on se gargarise de toutes les portes laissées ouvertes par Lynch qui sont autant de trous béants dans le scénario...

D'ailleurs, Chauvin à propos du dernier film de Lav Diaz parle de "film [qui] n’est pas dépourvu de complaisances, la durée des séquences, parfois rédhibitoire, peut faire refluer l’émotion", ce qui est assez déplacé étant donné que la durée de ces fameux plans fait partie de l'approche très singulière du cinéaste tout au long de son oeuvre et n'est pas du tout un effet gratuit tape-à-l'oeil, par contre une fois de plus, contradiction énorme, il ne vient à personne à la rédaction des Cahiers l'idée de signaler que, pour le coup, la série de Lynch se complait largement dans ses effets qui tournent à vide...

Une image nécessite une narration pour l’épauler.


En tout cas, Lynch ne semble pas très à l'aise, comme le cul posé entre deux chaises : nécessité de rester dans le cadre de la série et donc de garder un vague fil narratif, et envie visiblement de sortir des carcans (l'histoire de la série, et le format série en lui-même) pour partir vers des explorations plastiques et visuelles qui se suffiraient presque à elles-mêmes...
JM
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar Roland » Dim 14 Jan 2018 05:35

Hello JM,

J'ajouterai que même le symbolique demande une narration, qu'il faut faire croire à une logique mystérieuse qui unit les scène. Or Lynch était un génie dans ce domaine de l'incompréhensible qui paraissait faire sens. mais là comme il refuse toute forme de lien causal, ça crée de la sidération au mieux ou du rejet.
Et puis, montrer l'indicible, quelle étrange idée, et lui donner la forme d'un arbre avec un morceau de chair... quelle déception ... alors que dans Mulholland il garde la boîte fermée, ici il l'ouvre et ça fait tour de magie, donc sentiment d'illusion.
Je viens de voir Médée de Pasolini, et pour le coup la fonction symbolique a une vraie architecture, on comprend même si l'explication est lente, et que les motifs sont troués par des interrogations.
Roland
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar JM » Dim 14 Jan 2018 15:20

Roland a écrit:Hello JM,

J'ajouterai que même le symbolique demande une narration, qu'il faut faire croire à une logique mystérieuse qui unit les scène.


Hello,

Il me semble que votre point de vue est assez proche de celui de Rancière qui, lorsqu'il analyse le cinéma d'avant-garde des années 20 - qui était censé se défier de toute narration et de tout fil conducteur narratif -, retrouve en fin de compte toujours et encore des processus narratifs ?!

D'accord avec vous pour le reste aussi : il ouvre la boîte visuelle+sonore et ça part dans tous les sens, ça se répand comme une flaque d'eau difficile à circonscrire, et, ce qui est plus gênant, j'ai l'impression de l'entendre goguenard se marrer de nous voir plonger la tête la première dans la flaque qu'il a ainsi formée.

Chez Paso, les trouées d'interrogations sont moins de l'ordre du scénario (contrairement à la 3ème saison de Lynch, cf les 4 pages des Cahiers consacrées à la description laborieuse des nouveaux mystères qu'elle ouvre) que du "sens de la pensée", il me semble.
JM
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar Roland » Lun 15 Jan 2018 07:31

Oh, je n'ai pas la puissance d'analyse de Rancière, c'est un fantastique philosophe que j'ai lu et que j’apprécie mais je vais me la jouer modeste car je ne maîtrise qu'à demi.
Est-ce que vous avez vu Midnight Special ? Ca me semble un exemple intéressant de film où le mystère est montré et comment, il y a un échec du voir face au mythe. Surtout à la fin du film, quand l'apparition scientologue du futur devient un idéalisme bizarre.
Roland
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar JM » Lun 15 Jan 2018 14:47

Roland a écrit:Est-ce que vous avez vu Midnight Special ? Ca me semble un exemple intéressant de film où le mystère est montré et comment, il y a un échec du voir face au mythe. Surtout à la fin du film, quand l'apparition scientologue du futur devient un idéalisme bizarre.


Oui, je l'ai vu et je dois avouer que je serais incapable d'en faire une longue analyse détaillée car j'ai trouvé cela insupportablement long, prévisible, et creux (et moche sur la fin : le fameux passage à l'"idéalisme bizarre" dont vous parlez sans doute !?), si bien que mon cerveau s'est lentement arrêté de fonctionner devant les images du film que j'ai pourtant regardé jusqu'au bout. N'hésitez pas à donner des précisions qui pourront peut-être "réveiller" mes souvenirs très vagues du film !

D'une façon générale, il y a actuellement à Hollywood un délire médiocre du "trop montrer" et du "trop expliquer" dans le cinéma d'action (et particulièrement de sci-fi ou fantastique) qui est en train de tuer à peu près tout ce qui y bougeait encore un peu et qui appartenait au domaine de la croyance (la 3ème saison de Twin Peaks s'inscrit dans cette tendance d'une certaine manière. Même si elle rajoute du mystère au mystère jusqu'à l'indigestion, elle a aussi pour fonction de préciser certaines choses des deux premières saisons - en particulier le nucléaire où s'originerait le Mal, artéfact scénaristique totalement inutile). Nous en avons déjà parlé plusieurs fois par ici... s'en est terminé du monolithe noir monumental du début de "2001" ou de la petite licorne en papier mystérieuse de la fin de "Blade Runner" ... et comme aujourd'hui, la seule concurrence d'Hollywood est le cinéma commercial chinois qui est d'une nullité absolue (et a beaucoup de chances de le rester encore longtemps), on peut déjà envisager que cela n'annonce vraiment rien de bon pour les décennies à venir...
JM
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar Chantal » Mer 17 Jan 2018 19:25

Je vois que vous parlez de Paso, je vous recommande un film chilien récent qui s'appelle Rey, ou en français Rey, l'histoire du Français qui voulait devenir Roi de Patagonie, mais ce titre est trompeur car il fait plutôt comédie un peu benête, ce qui n'est pas du tout le cas évidemment.

Il y a un peu de Pasolini dans ce film à travers le travail sur les costumes qui évoquent une mythologie lointaine et indéchiffrable, mais enfin c'est dans l'ensemble aussi très singulier et déglingué. Le parcours de ce personnage m'a rappelé certaines pages du bouquin de Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Même s'il vient pour établir un nouveau royaume, il recherche également la libération des peuples indigènes des Etats alentour. Scott parle dans son livre de ces "messies" qui étaient souvent des embrayeurs pour les mouvements pour échapper aux Etats qui cherchaient à s'aliéner les populations locales.
Chantal
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar JM » Jeu 18 Jan 2018 18:47

Chantal a écrit:Je vois que vous parlez de Paso, je vous recommande un film chilien récent qui s'appelle Rey, ou en français Rey, l'histoire du Français qui voulait devenir Roi de Patagonie, mais ce titre est trompeur car il fait plutôt comédie un peu benête, ce qui n'est pas du tout le cas évidemment.

Il y a un peu de Pasolini dans ce film à travers le travail sur les costumes qui évoquent une mythologie lointaine et indéchiffrable, mais enfin c'est dans l'ensemble aussi très singulier et déglingué. Le parcours de ce personnage m'a rappelé certaines pages du bouquin de Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Même s'il vient pour établir un nouveau royaume, il recherche également la libération des peuples indigènes des Etats alentour. Scott parle dans son livre de ces "messies" qui étaient souvent des embrayeurs pour les mouvements pour échapper aux Etats qui cherchaient à s'aliéner les populations locales.


Salut Chantal,

Alors le film t'a aussi évoqué la région ardéchoise montagneuse où tu t'es retirée depuis quelques années !? ;o)

J'ai aussi vu le film à sa sortie, j'ai pensé à Paso mais aussi au cinéma géographiquement plus proche de Glauber Rocha ! Enfin, ce qui est important, c'est que l'on pense à ces autres cinéastes par affinités d'idées, de position, et non, comme c'est devenu le lot hebdomadaire, parce que le cinéaste leur ferait des clins d'oeil culturels appuyés dans son film. Le travail de détérioration de la pellicule m'a beaucoup plu, c'est très punk et ça coïncide bien avec ce dont parle le film, dans un cas comme celui-ci l'archive (véritable ou non) ne peut pas être présentée avec des gants blancs sur un tapis de velours.

Je reviens rapidos sur Lynch pour ajouter que je viens de lire l'entretien avec lui dans les Cahiers de décembre empruntés à la médiathèque. Le gars est toujours aussi hallucinant avec les "idées" de son inconscient qui repoussent toute discussion et sa méditation transcendantale qui va sauver le monde... et les deux gogos des Cahiers gobent tout sans mot dire, en buvant ses paroles ! Il semble pourtant clair à certains moments que les deux partis ne sont pas du tout sur la même...longueur d'onde.
JM
 

Re: Twin Peaks : jamais 2 sans 3

Messagepar Roland » Ven 19 Jan 2018 07:16

Bonsoir à tous,

Toujours un plaisir de discuter de cinéma, vous pouvez me tutoyer.
Juste à voir la BA de Rey, j'ai plus l'impression d'être dans le territoire de l'inaventure au ralentis, de la quête, comme on pouvait l'observer dans Honor de la Cavalleria que chez Pasolini qui n'était pas un contemplatif, et faisait un cinéma axé dans le réel, ou plutôt refabriqué par la passion du réel. Et puis, Pasolini était un idéologue, chrétien, marxiste, non-réconcilié, homosexuel, en guerre avec une bonne partie de l'intelligentsia italienne de son temps. D'où sa volonté d'outrage, de blasphème et de déchirements.

Après, il semble que Rey soit aussi à inscrire dans cette rébellion par le retrait qui traverse pas mal d'oeuvres récentes, qui refusent de se plier aux accélérations du temps et de l'époque.

L'attention est la forme la plus rare de la générosité vers la différence. (Simone Weil) je cite de mémoire.
Roland
 

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