Les Cahiers pas net

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Les Cahiers pas net

Messagepar JM » Dim 14 Oct 2018 15:32

Édito n° 748 – octobre 2018
Sauve qui peut (la presse)


par Stéphane Delorme



On a pris connaissance cet été du rapport Schwartz, plan de sauvetage de la distribution de la presse. Un avant-projet de loi plein de mots qui font mal à l’intelligence comme « fluidité », « modernisation » ou « résilience ». Tout ce tissu hypocrite du « nouveau monde », qui ne masque qu’une lutte acharnée contre l’égalité, dans tous les domaines. La distribution est régie depuis 1947 par la loi Bichet qui protège l’égalité des titres : tout titre peut trouver son chemin dans les kiosques. Aujourd’hui au nom de la loi de la jungle, la loi est bafouée (pardon, en novlangue, le rapport dit : « réaffirmée »). La stratégie est toujours la même : laisser pourrir jusqu’à ce que le fruit tombe. Le rapport fait état d’une crise de Presstalis (distributeur détenu par les coopératives d’éditeurs) « apparue à la fin 2017″. Vraiment ? En 2012 déjà, restructuration de la boîte avec la moitié des salariés licenciés et un plan de départ faramineux que l’on est encore en train de payer (cf. l’enquête publiée par Le 1 en avril). Depuis 2012, qu’est-ce qui a été fait ? On adore comment les puissants règlent pudiquement les choses entre eux, avec grandeur d’âme : « L’heure n’est pas au règlement de contentieux stériles… » Soyons grands seigneurs, oublions ces 350 millions d’euros envolés. Les gros s’arrangent, les petits trinquent. Il a fallu une contribution obligatoire de tous les éditeurs, ainsi qu’un prêt de l’État, pour éponger la dette. Maintenant le rapport Schwartz a la clé pour sortir de la crise : remplacer Presstalis par des sociétés privées, confier la régulation du secteur à l’Arcep, régulateur des télécoms (!), autoriser les points de vente à choisir leurs titres. Bref « laisser la place à des mécanismes de marché ». « Le temps est venu » s’enthousiasme le rapport qui louche sur le rapport Lasserre de 2009 : la Macronie est bien une Macrozie. Le rapport donne une médaille à un kiosque à l’essai qui a divisé ses titres par deux. La presse dite « de niche », qui était un peu préservée, est envoyée à la niche. Lecteurs, trouverez-vous encore les Cahiers ?

Le problème dépasse de loin Presstalis. En dix ans aucun plan ni aucune pédagogie de la part du politique pour expliquer l’évidence : pourquoi lire la presse est important ; pourquoi l’esprit est plus calme et plus à même de penser des choses intelligentes devant du papier que devant dix fenêtres ouvertes sur un écran ; pourquoi ce qui est gravé implique une autorité et une responsabilité ; pourquoi le papier nous protégeait du règne du faux. Mais aussi pourquoi jouer avec des petites boules rouges et des petites boules jaunes sur son téléphone rend con. Pendant ce temps les grands du numérique achètent les journaux (pardon, « sauvent la presse ») sans que personne ne bronche. Ils peuvent ainsi mener la fameuse « transition numérique » vers la terre promise, la terre du sans papier. Ils allègent les bagages. Les quotidiens ne pèsent plus rien dans la main. Ils entraînent les autres dans leur chute. La boucle est bouclée car ce sont eux justement, ces quotidiens qui se débarrassent du papier, qui ont laissé couler Presstalis : ils en étaient les administrateurs !

Le contrechamp, c’est la domination bientôt sans partage d’Internet. Et pourtant personne ne parle de la détérioration de l’offre. Articles toujours plus vite faits, truffés d’erreurs, dépêches AFP répétées à l’infini, disparition des postes de correcteurs, de graphistes, d’iconographes (les photos sont pillées de partout), émiettement des rédactions : démantèlement de ce qui faisait la structure d’un organisme de presse. Au profit de free-lances et d’auto-entrepreneurs. Ubérisation tous azimuts. La presse était le quatrième pouvoir. Elle croit qu’elle va rester la presse sans la presse (l’imprimerie) ? Un émiettement dans le flux d’infos des réseaux sociaux signera au contraire son impuissance et sa fin.

C’est précisément cette impuissance qui est voulue par un pouvoir qui entend bien détruire toutes les structures symboliques (lois, presse, institutions). Le néolibéralisme apporte d’un même geste la catastrophe et le remède. Les abeilles disparaissent ? Ne vous inquiétez pas, nous avons des robots-abeilles. La presse disparaît ? Ne vous inquiétez pas nous avons (vous avez !) les réseaux sociaux (nous vous rendons le pouvoir !). C’est pour ça que ceux qui luttent contre la catastrophe ont toujours un train de retard et n’empêchent en rien que l’ennemi creuse de plus en plus profond. C’est en même temps contre le « remède » qu’il faut lutter. Lutter, le mot fait presque rire quand on voit le degré d’apathie de la population face à ceux qui la voient déjà comme de la chair morte. 


https://www.cahiersducinema.com/produit/edito-748/
JM
 

Re: Les Cahiers pas net

Messagepar JM » Dim 14 Oct 2018 15:34

Il y aurait des tartines à écrire sur les Cahiers, mais pour faire vite sur la seule question du web :

Bien sûr qu'il y a des pbs actuellement ds la presse et que ces pbs sont en partie liés à Internet. Mais :

1/ Les choix des Cahiers vis-à-vis des internautes sont complètement cons. Après les ères Tesson et Burdeau-Frodon qui avaient tenté des trucs (même si c'était pas parfait, qu'il y avait bcp d'autres trucs à tenter, et que ça se retournait en partie contre eux - en mm temps quand on est aux Cahiers faut pas s'attendre à voir débarquer des cinéphiles qui vont parler de la dernière coiffure de Mélanie Laurent ou du nombre de fois où on a rigolé devant la dernière comédie française), ils ont tout verrouillé : fin du forum, fin des chats avec la réda, fin des partenariats avec les productions des internautes sur le site (et on peut ajouter fin du courrier des lecteurs dans la revue dans la foulée). Ce sont des choix complètement verticaux qui vont à l'encontre des principes élémentaires du web, et qui s'expliquent aujourd'hui par le billet de Delorme qui voit sa rédaction en "autorité" et en "représentante" dans une tour d'ivoire. Ce temps là est terminé, et tant pis pour eux s'ils ne veulent pas en prendre acte et préfèrent s'enfoncer en accusant le gogo qui joue sur son tél portable et en dénonçant une soi-disant dictature du prolétariat du net. Qu'on me dise pas qu'ils manquent de moyens pour embaucher éventuellement une personne pour faire ce boulot, c'est juste essentiel à notre époque donc le choix devrait mm pas se discuter (perso, si c'est pas possible autrement, je donnerais le salaire de la personne chargée des couvertures absolument hideuses (voyez encore la dernière sur LVT)+celui de l'auteur de la BD de dernière page complètement idiote et moche et pas à sa place ds les Cahiers, à un employé pour améliorer l'espace web, lol)...

2/ En tant qu'institution les Cahiers ont fait des choix clairs : ils soutiennent les autres institutions, et tournent le dos à Internet, nid de spectateurs-commentateurs incultes et violents, aux doigts crochus et à la bave fumante. Voilà pourquoi chaque musée peut avoir ses trois ou quatre pages "patrimoine" dès qu'il organise une expo sur le cinéma, et chaque rétrospective sera accompagnées aussi dans les pages de la revue, en particulier celles de la cinémathèque, même si les films n'ont pas grand chose à voir avec l'esprit historique de la revue (et que la cinémathèque n'a sûrement plus grd chose à voir non plus avec celle de l'époque de Langlois). Idem pour les institutions scolaires, avec là encore un soutien critique régulier et odieux aux cinéastes médiocres qui représentent celles-ci, en particulier la FEMIS. Faudrait pas perdre le jeune lectorat potentiel des "professionnels" (dont font partie pas mal de très anciens des Cahiers d'ailleurs) et de ceux qui sont sur les bancs de la fac. Selon moi, quand on est en danger, menacé par la médiocrité, on se fortifie en se radicalisant, en faisant des choix clairs, au lieu de se transformer en truc mou pour essayer (apparemment vainement) de passer partout.

3/ Les Cahiers font déjà du lissage et du publi-rédactionnel à gogo, donc qu'ils ne viennent pas nous dire qu'ils sont encore dans l'exigence (mais pour combien de temps encore ??) ! Je dis pas qu'ils font que ça, il y a parfois un dossier intéressant, mais c'est de plus en plus rare. A la place : 10 pages pour nous annoncer les films attendus de l'année, 10 pages pour nous dire les films attendus au festival de Cannes, puis 10 pages pour nous dire les films qu'ils ont vus au Festival de Cannes...du remplissage et du remplissage et du remplissage avec du vide et de la promo. Après, tjs niveau contenu, quand on passe 5 numéros à bassiner les lecteurs avec le retour de Twin Peaks façon fan club, à coup là encore de pages qui disent 10 fois la même chose et des scripts détaillés de chaque épisode, faut pas s'étonner de perdre des lecteurs après... C'est du remplissage, qui correspond d'ailleurs finalement assez bien au contenu de la série lui-même, soit dit en passant...

4/ L'attaque contre Internet est de de toute façon totalement hypocrite puisque le jour où les Cahiers fermeront (ce que je ne leur souhaite pas) ou le jour où l'équipe sera remplacée, il est fort probable que les rédacteurs rejoindront une structure du net pour continuer d'écrire ! Qu'ont fait Frodon et Burdeau (ou Renzi) en quittant les Cahiers ? Ils se sont empressé de rejoindre le web (Slate pour le premier, Médiapart pour le deuxième, Independancia pour le troisième) ! Mais, comme je le disais ds le précédent mess, une partie de la rédaction vient déjà du Web ! Tessé de Chronic'art ou Lepastier qui lui a carrément été recruté par cette réda sur Internet pour son oeuvre sur son blog !! Donc je me demande bien comment ces derniers peuvent accepter un édito aussi caricatural pour les représenter ! A moins là encore de se croire représenter une sorte d'ex-élite du net. Mais, dans ce cas, ça ne cadre pas avec l'édito non plus car cela remettrait en question l'idée qu'on ne trouve que du caca sur le web !

5/ Comme dans toute institution actuellement (et je sais de quoi je parle), j'imagine très bien que doit régner à la rédaction l'état d'esprit des trois petits singes (ne surtout pas écouter les critiques, ne pas regarder la réalité en face, et ne rien dire qui remette en question les choix de la direction). CQFD
JM
 

Re: Les Cahiers pas net

Messagepar JM » Dim 14 Oct 2018 15:39

Ce ne sont d'ailleurs pas les pauvres qui sont "contre Internet", ce sont ceux dont les positions de pouvoir, les privilèges (notamment culturels) et les monopoles sont menacés par l'émergence de cette nouvelle configuration de communication.

Pierre Lévy, "Cyberculture", 1997

Les Cahiers ont 20 ans de retard, ils prennent encore Internet pour une "nouvelle" configuration de communication menaçante !
JM
 


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