Cette pauvre Europe

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Re: Cette pauvre Europe

Messagepar casseur » Sam 21 Sep 2013 10:43

bobby_net a écrit:Je vais vous parler d'un film de vieux loup de mer, pour changer : "Moi et toi", le dernier film de Bernardo Bertolucci.

Un ado introverti et un peu névrosé (ses parents, bons bourgeois culpabilisants, lui payent des séances chez le psy et un nouveau snowboard) squatte pendant une semaine la cave de son père en prétendant être en voyage de neige avec ses camarades. Il a tout prévu : son netbook, son Ipod, son blackberry, 7 canettes de coca, 7 boîtes de pâté, 14 tranches de pain, etc, et un nid de fourmis pour l'accompagner. Sa demi-soeur toxico se pointe et va se désintoxiquer avec lui, malgré les différents familiaux ils vont se quitter en bons termes et "guéris".

Voilà. C'est absolument inintéressant ? Vous avez raison. Et en plus c'est filmé avec l'ardeur d'un cachalot et sans aucune intention de dépasser par la réflexion le contenu plan-plan du script. Bertolucci filme bien plusieurs fois les volets de la cave de la rue en nous les montrant pour nous signaler que cette histoire absolument incroyable pourrait se passer en-dessous de chez nous. A ce moment-là, il n'est plus cachalot mais mémé arthritique et désoeuvrée, amatrice de faits divers croustillants (plutôt que préoccupée de l'état de l'Italie).


Encore une fois, il fallait écouter Pendant les travaux le cinéma reste ouvert cette semaine, et se régaler de la remarque de l'invité Thierry Jousse qui nous signale avec gourmandise à propos de la citation de Talleyrant au début de "Prima della rivoluzione'' que BB "créé d'emblée une ligne de fuite par rapport à la politique" ! C'est une merveilleuse façon de dire que son cinéma était réactionnaire depuis le début, en utilisant des concepts (ligne de fuite) qu'on utilise généralement pour évoquer tout le contraire...

Faut absolument que j'ouvre un topic pour compiler toutes les conneries, et les manières de tordre les idées à des fins consensuelles, qu'on peut entendre ds cette émission. D'autant que ce qui s'y entend est paradigmatique d'un pan entier de la critique.
casseur
 

Re: Cette pauvre Europe

Messagepar JM » Lun 11 Nov 2013 06:55

bobby_net a écrit:
bobby_net a écrit:Un film Islandais : "Either Way" de Hafsteinn Gunnar Sigurðsson (2011). Film assez bizarre, tout sec, austère, à l'image des paysages qui entourent les deux personnages principaux, sans aucune imagination. On reste pendant 1h20 au raz des pâquerettes. Les deux types isolés parlent des femmes (absentes du film mais quasi-unique sujet de conversation des rares hommes qui y circulent) : la tienne s'est barrés avec son masseur, c'est dégueulasse. Bon, et toi alors ? Moi je suis dans la louze en ce moment, j'arrive pas à pécho et je dois me branler toutes les nuits. OK. Voilà, c'est grosso-modo ça tout le film. Le réalisateur met un point d'honneur à rester au raz du bitume, de rendre ses deux personnages le plus ordinaires et quelconques possible. C'est marrant un quart d'heure, mais l'absence d'enjeux d'aucune espèce devient vite lourdingue, d'autant que le portrait de ces hommes victimes des femmes qui, absentes, n'ont pas leur mot à dire, parait en définitive plutôt misogyne.



Grosse surprise, je suis tombé par hasard sur un remake de ce film, signé David Gordon Green. Le film doit sortir en France en octobre et s'appelle "Prince avalanche" ou "Prince of Texas" (et il en a déjà tourné un nouveau, "Joe", qui était à Venise). Je suis un peu ce cinéaste qui avait donné des choses pas mal au début des années 2000 mais qui depuis peine à me convaincre. Bref, avec ce nouveau film qui reproduit texto le film islandais, il est évident que DGG est à bout de souffle. Qu'un cinéaste soit obligé d'aller pomper dans le cinéma européen (très récent) de quoi rester à flot de l'autre côté de l'Atlantique est un signe de très mauvaise santé.

La forêt du Texas dévastée par un incendie a remplacé les paysages islandais désertiques, le couple d'acteurs est composé d'un sosie d'Herzog jeune et d'un sosie de Jack Black (probablement déjà pris sur un autre tournage). DGG essaye bien vaguement de connecter son film au transcendantalisme mais sans aucune conviction. il en rajoute un peu dans tous les compartiments : un peu plus de sentiments, un peu plus de symbolisme appuyé (sur la nature)... sans que le film devienne plus "spectaculaire" pour autant. La réalisation, tiède, montre que DGG, comme ses personnages absorbés dans leurs problèmes personnels lorsqu'ils travaillent sur la route, a la tête ailleurs en réalisant. Peut-être était-il déjà dans son film suivant qu'il a dû tourner grosso-modo en même temps, ou juste après.


On pouvait s'y attendre, le côté Playmobil et puéril des personnages du film (qui ont quand même un petit coeur) a plutôt plu chez Independencia : http://independencia.fr/revue/spip.php?article831
JM
 

Re: Cette pauvre Europe

Messagepar bobby_net » Mer 18 Juin 2014 22:17

bobby_net a écrit:Peut-être était-il déjà dans son film suivant qu'il a dû tourner grosso-modo en même temps, ou juste après.


Le film suivant c'est donc "Joe", avec un scénario aussi pachidermique que celui de "Prince of Texas" était mince, et que le corps de Nicolas Cage. Ca fait penser à ces romans noirs américains écrits sans beaucoup de talent qui se vendent assez bien actuellement, et qui se caractérisent essentiellement par les adjectifs suivants : noir, sombre, crépusculaire, pessimiste, etc. Suite du Texas profond, cette fois avec des types du cru, que des déglingués de la vie, des sales types qui vivent et font mordre la poussière, avec au milieu un jeune qui essaye de sortir des rails de l'avenir dégueulasse tout tracé pour lui. Et de la viande. Une ou deux femmes aussi, mais franchement on n'en a pas grand chose à foutre, les chiens sont encore ''personnages'' plus intéressants (d'ailleurs l'une d'elles, une pute, se prend pour un chien à un moment donné). Les arbres sont encore là pour assurer, surligner, la symbolique de l'histoire (poison et renaissance) mais ne sont pas remerciés au générique pour leurs bons et loyaux services (un serpent qui passait par là et que Cage ne craignit pas de tenir dans sa main enfonce le clou). On peut définitivement oublier Green...
bobby_net
 

Re: Cette pauvre Europe

Messagepar bobby_net » Mer 27 Aoû 2014 16:48

Me voici de retour ! Et retour à l'Europe...

Saviez-vous que le meilleur "survival" de ces dernières années est grec ? Ca s'appelle "Boy Eating the Bird's Food", "le garçon qui mange la nourriture pour oiseaux", et c'est réalisé par un certain Ektoras Lygizos. Nul besoin de course-poursuite dans la jungle, ou de confrontation avec des zombies dégueulasses : simplement, un jeune homme survit sans le sous, sans doute à Athènes, mais rien ne le dit ou ne le montre.

Oui, on ne sait pas vraiment où cela se passe, et il n'y a pas vraiment d'"ennemis causaux" dans la société qui l'entoure, je ne sais pas encore si cela est une limite ou un avantage du film. Je crois qu'en ce qui concerne les "ennemis", il s'agit quand même d'un manque grave. Il est certes recalé lors d'entretiens d'embauche, ou refuse de rester dans des petits boulots de merde (téléconseiller). Nous le suivons donc en caméra embarquée, près du corps (pour une fois, je trouve le dispositif assez judicieux, cela donne un aspect assez sauvage au garçon, proche de l'oiseau qui l'accompagne), dans le passage de son appartement (avec, puis sans eau) à la vie dans la rue, passant d'abord chez un vieux voisin décédé (et visiblement tout aussi seul et désargenté que lui). Il part avec son oiseau, dont il se met à manger les graines. Il récupère aussi des restes dans la benne à ordures, tente même de goûter son sperme pour voir s'il y a là de quoi se nourrir. Inutile de dire que certains passages sont durs, mais le film n'est absolument jamais complaisant, et la force du film repose sur la dignité toujours sauve du personnage (il refuse le kebab que lui propose l'employeur en guise d'excuse de ne pas l'embaucher, pose sa pièce dans l'urne à l'église pour brûler deux cierges alors même qu'il n'a que 3 euros en poche pour vivre, ne profite pas de la situation du voisin décédé, etc.). Sa survie passe immanquablement par le Bien, telle sa belle voix d'ange soprano.

C'est juste une tranche de (sur)vie, qui s'arrête à l'écran comme elle a commencé, mais qui marque durablement. Peut-être sommes-nous voués à connaître, ou à avoir un voisin ou une connaissance qui connaisse, aujourd'hui ou demain, ce type de survie urbaine solitaire, perçue dans la terrifiante douceur de ce jeune homme grec qui mange des graines pour oiseaux.

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