Le barbecue de trop

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Le barbecue de trop

Messagepar soren » Mer 18 Avr 2012 08:57

Tout "Les neiges du Kilimandjaro" est agencé autour du couple Michel, Marie-Claire. C'est le choix de Guédiguian car c'est aussi, bien sûr, un film à la première personne qui pourrait bien ne pas se refuser à une certaine forme (molle évidemment) d'auto-critique. Ce couple constitue une sorte de ventre mou, chambre d'écho des bouillonnements retenus à la marge du film (Christophe et sa famille). Ce ventre mou a plusieurs origines liées : d'abord l'âge des protagonistes qui sont et se regardent comme les dinosaures d'une autre époque, comme des résistants retraités, et puis leur classe qu'ils reconnaissent avec un peu de culpabilité sinon avoir complètement trahie du moins avoir dépassé. Ce ventre mou n'est d'ailleurs pas exclusif à Michel et Marie-Claire, il a propension à se répandre à leurs enfants, ainsi qu'au couple Raoul, Denise. C'est en particulier en cela que le couple est petit-bourgeois, et sa mauvaise conscience trahie bien l'effectivité de ce déplacement, il a engendré une famille qui est montrée d'emblée petite-bourgeoise, dont les préoccupations et les choix n'ont absolument rien à voir avec ceux des parents au même âge. Les enfants du couple ne sont pas seulement exclus de la fin en forme de faux happy-end, pendant tout le film ils le sont déjà par leur apathie (la seule préoccupation de la fille est ordinairement et typiquement bourgeoise : "je crois que mon mari me trompe", dit-elle à sa mère qui visiblement s'en fout). L'échec du militantisme de Michel, du moins celui de sa transmission, est d'abord un échec familial (comme le lui fait comprendre explicitement son fils). C'est apparent, ses enfants représentent la réussite sociale, il doit donc se colleter son bon (en terme de lutte) "mauvais" (en terme d'ordre social) fils (Christophe) dont il engendre la condition lui-même (le tirage au sort du début).

Mais Michel, comme sa femme, butent fatalement sur ces éléments (Christophe et sa mère) qui leurs échappent, car faisant irrémédiablement partie d'un autre monde qui n'est pas, ou du moins plus, le leur. Il y a là un clivage violent entre les deux "familles". Il est difficile de voir le rapatriement des bons sentiments de Michel et sa femme sur les gamins abandonnés comme autre chose qu'une piètre victoire, un faux semblant personnel. La scène où Marie-Claire s'immisce chez les gamins provoque un vrai dégoût, on se demande violemment : "de quel droit entre-t-elle comme cela chez les gens !", on se le demande avec la même force que l'auraient fait le grand frère ou la mère qui sont à ce moment-là absents ! On est presque autant choqué que par l'intrusion de Christophe et son acolyte chez la sœur de Marie-Claire lors du braquage. C'est pourquoi le final rassurant autour du barbecue est, pris avec du recul (qui permette de ne pas oublier les personnages à la marge, Christophe et sa mère, mais aussi leurs contraires, les enfants du couple absents), terriblement ridicule. Je trouve le film relativement intéressant, car même s'il est apparemment beaucoup moins sombre et désespéré que pas mal de films de Guédiguian, il s'en dégage quelque chose de plutôt très désespéré. Il faut voir pour cela Guédiguian (qui distribue formidablement bien les cartes de son récit, c'est à noter) filmer non sans une certaine distance la famille Michel, Marie-Claire. Et alors, le moment joyeux du traditionnel barbecue (où Raoul se lave à peu de frais de son dernier pêché un peu ridicule, tentant de faire oublier le braquage nécessaire de Christophe par un petit vol de jeunesse par jalousie) devient une bulle d'autosatisfaction quasiment écoeurante. Un final papy-mamie en forme d'utopie de la brochette et du jouet Marvel, qui ne résout absolument aucune des apories face auxquelles ce trouve confronté le couple via Christophe et sa mère. L'intention de Guédiguian était peut-être ailleurs, mais cette sensation, elle, est bien omniprésente.
soren
 

Re: Le barbecue de trop

Messagepar Chantal » Mer 18 Avr 2012 17:08

Hello soren,

Contente de te relire par ici !

L'intention de Guédiguian était peut-être ailleurs, mais cette sensation, elle, est bien omniprésente.


Oui, je crains bien que tout ton second paragraphe ne soit pas vraiment en phase avec le vouloir de Guédiguian. Au contraire, je dirais même que les intentions "souterraines" que tu prêtes au cinéaste sont, à mon avis, de sa part de l'ordre d'un vrai choix excluant. Pour moi il ne fait pas de doute qu'il se positionne ouvertement, nostalgiquement, et se place du côté du "ventre mou" (comme tu le suggères au début), même s'il prend acte de ce qu'il y a autour, de la "nouveauté" (mais pour la condamner). C'est une morale plutôt abjecte, pour faire apparaître l'Afrique, disons que c'est un chouia celle des missionnaires (sauvons les âmes égarées, celles qui se laissent approcher et assez dociles pour refuser la "sauvagerie"). Cette utopie de la saucisse et de l'homme araignée ne fait-elle pas un peu penser à l'utopie du plateau de fruits de mer de la fin d'"Adieu Gary" ? :roll:

Après, je dois reconnaître comme toi que le film est plutôt bien foutu dans sa construction, je gardais un souvenir assez affreux des derniers Guédiguian foireux que j'avais vu.
Chantal
 

Re: Le barbecue de trop

Messagepar JM » Jeu 19 Avr 2012 10:43

J'en connais un à qui le mélange de "réalisme social" avec Spiderman a dû faire plaisir .... Burdeau, eh oui !

On se souvient encore de son édito d'anthologie aux Cahiers, que j'avais repris dans un texte critique du premier numéro des Spectres du cinéma :

"[..] On peut songer ici, c'est un peu plus qu'un exemple, à ce que Spiderman-Man 3 partage avec Still Life de Jia Zhang-ke : une apesanteur qui tient à un fil, une poudre fine - villages engloutis des Trois Gorges, Hommes-Sable soluble dans les égoûts de New York. Même époque, même tamis. Mais cet état intermédiaire sert chez Jia Zhang-ke un déplacement d'art, de la bal(l)ade moderne vers la science-fiction ici-bas, l'effet spécial d'un passé communiste qui ne passe pas. Depuis The World, Jia veut un monumental mineur, un Hollywood chinois. Alors que Raimi ne sait plus sur quel pied danser (léger ? Il y excelle ; grave ? Il a du mal), quoi tirer de cette matière friable, entre deux âges - sinon la faire approximativement correspondre avec les dilemmes à répétition de Peter Parker. [..]", Emmanuel Burdeau, éditorial, Cahiers du Cinéma #623, Mai 2007.


Ceci dit, aujourd'hui on peut sans doute pas donner tout à fait tort à Burdeau sur le devenir de JZK puisque celui-ci se fait maintenant produire par Johnnie To pour réaliser un wu xia pian commercial..

Pas vu ce film de Guédiguian, mais "L'armée du crime" ne m'avait pas forcément déplu.
JM
 

Re: Le barbecue de trop

Messagepar soren » Jeu 19 Avr 2012 22:25

Chantal a écrit:Hello soren,

Contente de te relire par ici !


euh, ben merci ! Même si c'est à contre-sens ? :)
soren
 

Re: Le barbecue de trop

Messagepar Chantal » Lun 23 Avr 2012 22:37

soren a écrit:
Chantal a écrit:Hello soren,

Contente de te relire par ici !


euh, ben merci ! Même si c'est à contre-sens ? :)


Même ! A contre-sens, à double sens, à sens unique et surtout avec non-sens, ça me fait fondre. ;)
Chantal
 

Re: Le barbecue de trop

Messagepar soren » Lun 27 Oct 2014 18:23

"Le fil d'Ariane", qui est sorti discrètement cet été, s'inscrit tout à fait dans le prolongement de "Les neiges du Kilimandjaro". D'emblée, le cinéaste fait quitter le train-train petit bourgeois et aseptisé à Ariane pour lui faire traverser une succession de petites mésaventures et de rencontres. Plus de politique ici (ni les gentils cocos mitterandiens, ni les salauds FN), ou alors une politique de la communauté des affects loin de toute politique de partis. Reste une rêverie décousue, cinéphile, qui se laisse plutôt bien regarder, même si tout cela est quand même dans l'ensemble très paresseux (cinématographiquement parlant). Il est triste que Guédiguian se croit obligé en fin de film de ramener toute l'aventure à un rêve effectif d'Ariane : même cette alternative, ce possible horizon sans horizon (la dérive) semble bouché pour le cinéaste, et on se demande bien en quel honneur (sinon pour se rassurer et se satisfaire in fine de son petit confort). Comme pour le précédent film, la fin est donc particulièrement "petite", mesquine.

Loach, comme Guédiguian, qui furent en leur temps deux gauchistes orthodoxes, ont logiquement basculé avec le monde actuel dans un suivisme et une désidéologisation (nostalgique mais réconciliée) non moins orthodoxes (les supporters de foot pour le premier, la rêverie cinéphile pour le second).
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Re: Le barbecue de trop

Messagepar soren » Mer 6 Avr 2016 09:16

Dans son dernier film "Une histoire de fou", c'est marrant, on retrouve une fin assez similaire à la fin du dernier film de JZK, "Au-delà des montagnes". La mélancolie et les regrets du père noyés en solitaire dans la musique et la danse : c'est exactement le même final pour la mère qui a raté sa vie, jouée par Zhao Tao...

Le film comporte, comme d'habitude, de nombreuses lourdeurs, aussi bien dans le fond (didactisme pesant) que la forme (la reconstitution d'époque foireuse du début qui permet difficilement d'entrer dans le film). Le personnage le plus intéressant est celui du cycliste victime du premier attentat, les dernières images où on le voit avancer péniblement, claudiquer, le corps tordu et semblant comme vouloir partir dans plusieurs directions différentes, font vraiment penser au cinéma de Guédiguian de ces dernières années. Nous avons là un cinéaste (et en particulier dans ce film-ci !) qui est tordu entre souvenir ardent et tendre du militantisme de jadis, repos bien mérité du vieux loup de mer installé, constat d'une jeunesse d'aujourd'hui qui échappe et du coup tentation de rabattre l'ancien sur le nouveau... ça donne des films assez difformes...
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