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''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Mer 19 Juin 2013 17:33
par Notebad
Connaissez-vous ce film de Chaplin de 67 ? Il y a une seule scène intéressante dans ce film, celle où Chaplin (qui est réalisateur et scénariste, donc très difficilement pardonnable) utilise une tempête pour faire vaciller le plan et donner le mal de mer à tout le monde sur le bateau où se passe le film. C'est une idée de cinéma, elle a donc de la valeur, le reste étant du théâtre de boulevard médiocre. Par ailleurs on est là on dans le vif du film puisque celui-ci est très nauséabond, parfois à vomir (vis-à-vis des femmes, des pauvres, des domestiques, etc). Comment pouvait-on encore faire pareils films en 67, au moment où le Nouvel Hollywood est en train de mettre le feu aux poudres, mystère !? D'autres cinéastes de l'âge classique ont fait un minimum d'effort pour s'adapter aux idées progressistes de leur époque, mais force est de constater avec ce film que Chaplin non. A fuir.

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Jeu 20 Juin 2013 16:48
par soren
En effet ce film est scandaleusement nul, parfois on sait pas s'il on doit rire ou être franchement outré (en tout cas moi j'ai pas trouvé drôle les piques sur les ouvriers ou les chinois au début, et la manière dont le film se passe en huit-clos entre bourgeois sur le bateau me laisse supposer que Chaplin n'avait pas plus d'intérêt pour les autochtones que le type qui les regarde avec ses jumelles du paquebot en faisant des remarques cyniques au début). J'avais vu le début en VHS, mais je suis jamais allé jusqu'au bout.

Pas mal de gens en ont voulu à Chaplin de se comporter comme un vieux con réac à la fin, il a été attaqué à l'époque, c'est de bonne guerre.

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Sam 29 Juin 2013 10:34
par Notebad
Ce film de clown cynique et égrillard est malheureusement bien différent, dans l'état d'esprit, du dernier film généreux de Tati dont je parlais ailleurs : http://www.scienezma.com/forum/viewtopic.php?f=3&t=3137.

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Mer 10 Déc 2014 17:07
par JM
Quelques citations amusantes de Chaplin dans un article (pas extraordinaire) du dernier numéro du Diplo :

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Quelle est la différence entre la course-poursuite chez Chaplin et chez Keaton ?

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Mer 10 Déc 2014 19:41
par casseur
Sympa, c'est l'époque des papillotes et des proverbes, c'est la fête...

Pour répondre à ta question, il me semble que Chaplin donne un indice dans un autre proverbe : "La plupart des gens n'ont pas de temps pour eux, mais ils ne le réalisent pas. Poursuivis, ils poursuivent leur vie." C'est la description d'une course-poursuite en quelque sorte fixe qu'on a ici, celle faite par un homme de la rue, un clochard, un marginal, qui regarde ses contemporains passer devant lui et s'escrimer dans le vide, de manière absurde comme une course-poursuite circulaire. Le burlesque de Keaton, qui met réellement le corps en jeu (de vie et de mort), se déroule plutôt sur des lignes, des parallèles, ses courses-poursuites sont des actions, des fuites corporelles en avant. La course-poursuite chez Charlot est peut-être plutôt un (non) mouvement intérieur (avec le temps) qui tend en fait vers l'immobilisme. Faudrait donner des exemples..

[Entre parenthèses, ça devient de plus en plus louche le Diplo. Le mois dernier un long texte nauséabond de Debray, ce mois-ci De Villepin, il y a eu Védrine il y a quelques mois... les alliés du journal deviennent de plus en plus curieux. Je me demande avec appréhension qui sera le prochain à s'épancher dans ses pages.]

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Jeu 11 Déc 2014 10:00
par soren
Bonjour,

Votre conversation m'évoque quelques lignes écrites par Kierkegaard tirées de "Ou bien... ou bien" (Diapsalmata), où le désespoir y côtoie le rire :

De tous les ridicules de ce monde, le plus grand, ce me semble, est d'être affairé, d'être un homme pressé de manger, pressé d'agir. Aussi, lorsque je vois, au moment décisif, une mouche se poser sur le nez d'un tel homme, ou si une voiture l'éclabousse dans une hâte encore plus grande, ou si le pont de Knippel se lève devant lui, ou si une tuile lui tombe sur la tête et le tue, je ris de tout mon coeur. Et qui pourrait s'empêcher de rire ? Que peuvent-ils bien accomplir, ces agités infatigables ? Ne ressemblent-ils pas à cette femme, surprise par l'incendie de sa maison, qui dans son affolement sauvait les pincettes ? Que tirent-ils de mieux, à vrai dire, du grand incendie de la vie ?


La plupart des hommes pourchassent tant la jouissance qu'ils la devancent. Leur sort est pareil à celui du nain qui surveillait en son château une princesse qu'il avait enlevée. Un jour il fit la sieste. Une heure plus tard il se réveille, la princesse avait disparu. Vite il chausse ses bottes de sept lieux - un seul pas et il l'a devancée de beaucoup.


La légende dit qu'en visitant l'antre de Trphonius, Parmeniscus perdit la faculté de rire, mais la retrouva en apercevant à Delos un bloc informe, image, disait-on, de la déesse Létos. La même chose m'est advenue. Etant très jeune, j'ai oublié le rire dans l'antre de Trophonius ; plus âgé j'ai ouvert les yeux et regardé la réalité, et je me suis mis à rire. Depuis je n'ai plus cessé de le faire. J'ai vu que la signification de la vie était d'obtenir un gagne pain, son but d'obtenir un titre ; le suprême plaisir de l'amour de trouver une jeune fille dans l'aisance ; les délices de l'amitié de s'entr'aider en cas de gêne. J'ai vu que la sagesse était la propriété de la majorité ; que de faire un discours impliquait l'inspiration ; qu'on était courageux en osant se faire frapper une amende de 10 rbd et qu'il y avait de la cordialité dans le souhait de bonne digestion après le repas ; et que c'est un signe de piété de communier une fois par an. J'ai vu tout cela, et j'ai ri.


Du reste, je veux pas faire mon Godard, mais il faut lire ou relire "Ou bien.. ou bien", pour voir comme Kierkegaard annonce le cinéma dans ses analyses esthétiques. Il l'annonce négativement, c'est-à-dire dans son absence comblée par aucun autre art existant à l'époque (absence d'art représentant le mouvement, entre autres), absence qui lui permet de tirer des conclusions qui ne sont plus tout à fait valables avec l'existence du cinéma.

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Ven 12 Déc 2014 11:30
par Sword7
C'est pas un peu ce qu'on appelle le thème de l'éternel retour ?

C'est amusant dans les citations de Chaplin et de Kierkegaard ci-dessus, il est également question de digestion, de tube digestif :

qu'il y avait de la cordialité dans le souhait de bonne digestion après le repas


Le système digestif échappe souvent à notre contrôle.


Ca me renvoie un peu au dernier Godard ça, dans lequel il est plusieurs fois question de caca. Plus précisément, on pète et on fait caca (chien et homme).

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Sam 13 Déc 2014 10:00
par Invité
Pour les citations de Kierkegaard, il s'agirait plutôt au contraire de quelque chose comme du "dégoût" (qu'il appelait lui-même "mélancolie" à l'époque) s'il on veut utiliser des catégories nietzschéennes.

Sword7 a écrit:Ca me renvoie un peu au dernier Godard ça, dans lequel il est plusieurs fois question de caca. Plus précisément, on pète et on fait caca (chien et homme).


Le caca c'est le moment de la célébration de l'égalité (entre humains, entre l'animal humain et les autres animaux) chez Godard, comme chez Leone (début d'"Il était une fois la révolution"). Il faudrait que je retrouve, il y a un texte là-dessus je crois me souvenir dans un numéro des Cahiers des années 70.

Ca paraît un peu nihiliste à dire comme ça, ça l'est certainement. Mais il faut mettre en perspective avec le magnifique plan des deux enfants qui lancent trois dés.

Quant à la question du langage, on pense aux jeux pétomanes des personnages dans "Bonjour" d'Ozu (à revoir).

Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Mar 16 Déc 2014 18:03
par Invité
Voilà, Cahiers du cinéma 238, 239, c'est la fin du texte :

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Re: ''La Comtesse de HK'', ou le film de trop ?

MessagePosté: Lun 29 Déc 2014 18:18
par casseur
Je sais pas si vous avez regardé les Chaplin qui sont passés sur Arte ces derniers jours, c'était un régal, comme d'hab'. Dans le génial "Chaplin rentre tard" (one a.m.), il rentre complètement bourré chez lui, et le mouvement circulaire est plusieurs fois convoqué. En particulier autour d'une table ronde sur laquelle est posée une bouteille d'alcool que Chaplin essaye de récupérer mais qui tourne avec lui, lentement puis de plus en plus rapidement, de telle sorte qu'il n'arrive jamais à atteindre la bouteille tant convoitée.

Ensuite, il tente de monter ses escaliers qui le ramènent à chaque fois en bas sur les fesses (entre parenthèses je me rends compte que Chaplin était en fait tout aussi casse-cou que Keaton), et à chaque fois il se retrouve en bas le nez contre une carafe de vin et un verre posés au sol, et se verse un dernier verre. Chaplin est pris dans la boucle du buveur, dans la spirale de l'alcoolisme dans laquelle chaque nouveau geste annule le précédent, c'est terriblement drôle.