Grigris et autres films africains

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Grigris et autres films africains

Messagepar brass » Lun 9 Déc 2013 22:40

"Grigris", dernier film de Mahamat Saleh Haroun, sorti cette année.

Pas très emballé. Formellement, c'est sobre et raffiné, mais je ne me suis jamais senti pris dans l'histoire, ou concerné par les personnages. Je sais pas pourquoi. Enfin si, peut-être un peu. Avant même les acteurs qui sont pas toujours bons, je crois que ça se joue au niveau du scénario et du récit. Le scénario d'Haroun est tout ce qu'il y a de plus classique (pour ne pas dire galvaudé), et j'ai bien l'impression qu'il s'en rend compte. Donc il y a deux solutions : soit il faut s'arracher au niveau de la mise en scène et/ou du récit pour apporter quelque chose de nouveau et susciter l'intérêt, soit on fait comme si de rien n'était et on bascule dans l'ennui. Il me semble justement qu'Haroun fait trop longtemps un peu comme si de rien n'était. Il avance, tranquillement, sur un scénario cousu de fil blanc, avance de jolis plans, de beaux cadres mais sans croire plus que ça à ce qu'il raconte (sinon aux corps de Grigri et Mimi magnifiés). Quand il se décide enfin à surprendre (dans la dernière partie du film), non qu'il soit trop tard, mais il le fait de façon tellement extrême qu'on bascule dans l'absurde et qu'on perd pour le coup totalement le fil de l'histoire racontée au début : Grigri qui abandonne d'un seul coup sa mère et le mari de sa mère (pour qui il était pourtant apparemment prêt à tout) , le truand tabassé à mort par les femmes du village. Si je m'ennuyais dans la longue première partie, la seconde m'a définitivement laissé sur le bord de la route pour la raison inverse, de perplexité. Et le cinéaste de nous laisser là, à la fin, après cette longue scène de mise à mort qui ne sert en définitive rigoureusement à rien, qui n'avance à rien (on imagine assez bien que d'autres gangsters viendront plus tard et tenteront de tuer à nouveau Grigri).

Mot d'ordre des critiques de tous bords : ne pas manquer de louer l'absence de misérabilisme de l'ensemble.
brass
 

Re: Grigris et autres films africains

Messagepar casseur » Mer 11 Déc 2013 23:21

Regardé aussi. Il y a toujours un sentiment de malaise entre Mimi et Grigri, je trouve. Même quand ils s'échappent de la ville, c'est bizarre, on a l'impression que ça peut pas fonctionner (comme elle lui dit) entre eux, et on les quitte sans vraiment savoir où ça ira, sur un nouveau secret lourd à porter (même si toute la communauté le porte sur ses épaules) et qui, comme tu dis, ne résout rigoureusement rien. Je pense qu'Haroun veut surtout pas rejouer le couple Gere-Roberts dans Pretty Woman, c'est-à-dire éviter le happy-end et rechercher une certaine égalité entre les deux personnages qui sont deux exclus de la société, elle métisse rejetée par l'agence de mannequin (trop grosse), lui rejeté à cause de son infirmité. Ca c'est au niveau du cinéaste, avec le recul sur les personnages, au niveau sociologique je dirais, dans la mesure où les personnages n'ont bien évidemment pas conscience de leur égalité dans la différence excluante. Ils ne s'aiment pas du fait qu'ils sont tous deux différents, mais ils aiment la singularité absolue propre à l'autre.

C'est un beau couple mais le cinéaste est vraiment bref au possible sur les rapports des deux, d'autant que Grigri est en plus un personnage déjà assez introverti (il ne parle quasiment pas). Je sais pas pourquoi par exemple il préfère choisir de filmer longuement Grigri au travail, et tout le côté genre policier avec les voyous qui est très convenu et mal greffé, plutôt que de renforcer les liens et la relation entre les deux, si ce n'est pour justifier la fuite finale qui reste curieuse. Comme tu dis, le scénario est pas très bien foutu, il y a des ''forçages'', pas mal de moments qui paraissent s'imposer par rapport à d'autres, plutôt que de s'imposer d'eux-mêmes.

La première rencontre lors de la séance photos est bien - faudrait évoquer le fichu qu'il lui lance d'ailleurs à ce moment-là, et au passage envelopper dans cette évocation le rôle de la religion dans le film...
casseur
 

Re: Grigris et autres films africains

Messagepar casseur » Jeu 12 Déc 2013 17:31

Et le cinéaste de nous laisser là, à la fin, après cette longue scène de mise à mort qui ne sert en définitive rigoureusement à rien, qui n'avance à rien (on imagine assez bien que d'autres gangsters viendront plus tard et tenteront de tuer à nouveau Grigri).


Même si c'est un peu frustrant et bizarrement foutu, je pense que c'est le but du cinéaste : il offre une nouvelle chance (fragile) au couple réuni, c'est surtout ça qui l'intéresse, pour le reste il s'épargne de nous dire si ça va marcher ou pas. ..

Le corps dansant de Grigri et l'insertion de ses danses dans le film (je pense surtout aux séquences qui ne sont pas rattachées directement à l'histoire, celles qui ne se passent pas dans les boîtes où il travaille) m'a fait un peu penser à Jia Zhangke, autre cinéaste qui aime bien libérer des plages de ses films (enfin là je pense surtout à 24 City, ou I wish I knew, je me souviens plus, celui où on voit des ouvriers danser dans une usine désaffectée sur des rythmes techno) pour de la danse ''pure'', pour du corps en mouvement dans toute sa dépense et sa générosité.
casseur
 

Re: Grigris et autres films africains

Messagepar brass » Ven 13 Déc 2013 21:50

casseur a écrit:La première rencontre lors de la séance photos est bien - faudrait évoquer le fichu qu'il lui lance d'ailleurs à ce moment-là, et au passage envelopper dans cette évocation le rôle de la religion dans le film...


Ah oui, on peut faire tout un film avec ce foulard, le laisser voguer au fil du film et voir ce qu'il se passe.

Ce foulard jaune, c'est Grigri qui le donne à Mimi lors de la séance photo. Il veut qu'elle joue avec, qu'elle le presse contre son corps, de manière sensuelle et érotique pendant qu'il la photographie pour son casting (mais aussi pour son propre plaisir). Elle l'aime beaucoup et il le lui offre, elle le portera d'ailleurs à la fin du film, comme une jupe courte, quand ils s'évadent de la ville. Il me semble que ce foulard aux multiples usages sensuels, répond ( si tant est qu'un foulard puisse répondre ?!) à celui de la mère, qu'elle porte toujours sur la tête et qui est un signe de tradition, d'une croyance religieuse (on croit comprendre que c'est sa mère qui les colore).

Grigri ne paraît pas très à l'aise avec la croyance de sa mère. Il rechigne au début à prier quand sa mère le lui demande ("Tu te moques de moi ?" lui dit-elle quand elle le voit prier allongé dans son lit par paresse), puis surtout plus tard il parjure sur le Coran sans beaucoup d'hésitations. Avant la traversée du fleuve avec les barils, il semble prier avec ses acolytes seulement parce que les autres le font, mécaniquement. Ce foulard multi-usages et multi-formes qu'il offre à Mimi et qu'elle porte, qui s'enroule autour de son corps, serait en quelque sorte le signe de son hésitation face à la religion face à sa passion corporelle pour la danse.
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Re: Grigris et autres films africains

Messagepar JM » Ven 20 Déc 2013 19:51

Vu le film.

brass a écrit:Grigri ne paraît pas très à l'aise avec la croyance de sa mère. Il rechigne au début à prier quand sa mère le lui demande ("Tu te moques de moi ?" lui dit-elle quand elle le voit prier allongé dans son lit par paresse), puis surtout plus tard il parjure sur le Coran sans beaucoup d'hésitations. Avant la traversée du fleuve avec les barils, il semble prier avec ses acolytes seulement parce que les autres le font, mécaniquement. Ce foulard multi-usages et multi-formes qu'il offre à Mimi et qu'elle porte, qui s'enroule autour de son corps, serait en quelque sorte le signe de son hésitation face à la religion face à sa passion corporelle pour la danse.


Je suis en train de reprendre mes notes sur Bled Number One de RAZ pour une publication, et ce que tu écris de Grigri me fait penser au personnage de Kamel. Cette sorte de réticence, de distance discrète, face à la religion qui l'entoure.

On constate aussi qu'Haroun, dans la scène du parjure, ne profite pas du tout de la situation, contrairement à un Farhadi. Il le fait, point. Ceci n'entraine pas de surenchère scénaristique, de rebondissement ou de suspense jouant sur la portée religieuse de ce geste.
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Re: Grigris et autres films africains

Messagepar brass » Ven 27 Déc 2013 09:59

JM,

Les deux personnages ont bien un rapport problématique avec la religion, mais c'est plus clairement explicité dans le film de RAZ si je me souviens bien. Kamel dit qu'il ne sait pas prier au début du film, alors que pour Grigri c'est plutôt une impression diffuse qu'il se plie à la prière mais sans y croire, pour faire plaisir (à sa mère) ou pour faire comme les autres (ses acolytes).

On reste en Algérie avec "Le Repenti" de Merzak Allouache (2013). Je connaissais rien de ce réal, qui apparemment a réalisé des choses très différentes par le passé (dont la comédie "Chouchou" que j'ai jamais vue mais qui m'avait pas paru très fine à l'époque). Le film raconte le retour au sein de la société d'un jeune terroriste islamiste (Rachid) qui a fuit le maquis et les groupes islamistes armés pour se rendre et profiter d'une nouvelle loi algérienne qui gracie les repentis. Allouache filme un retour impossible, ou quand une loi bien belle sur le papier reste inefficace sur le terrain (entre désir de vengeance et culpabilisation des parents de victimes, police qui veut en profiter pour extirper des aveux aux repentis, suspicion générale). Peut-être qu'on ne sent pas assez justement cette incapacité terrifiante (et en même temps compréhensible) de la société civile à effacer les dettes des anciens terroristes lors de leur tentative de retour dans la société, que cette loi ne peut avoir aucune portée performative sur la société face aux souvenirs, ce qui la rend donc caduque.

Mais bon, le cinéaste s'en sort quand même pas si mal, le scénario est surtout bien écrit et, les frôle parfois, mais évite un certain nombre d'écueils et de poncifs du genre. En revanche, on ne retient rien de particulier dans la mise en scène, aucune scène qui soit vraiment intéressante d'un point de vue cinématographique, je veux dire qui traduise quelque chose de manière cinématographique particulièrement subtile. C'est assez sobre, le cadre est toujours un peu hésitant, tremblant, pas mal de caméra à l'épaule, les paysages sont souvent très beaux mais on peine à rattacher ce qu'ils expriment à l'histoire en cours (contrairement à chez Kiarostami, par ex)...
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Re: Grigris et autres films africains

Messagepar brass » Jeu 9 Jan 2014 09:29

Ceci dit, avec le recul, il manque quelque chose d'essentiel dans le film d'Allouache. Il me semble que le personnage, Rachid, passe d'un coup de l'islamisme radical à rien du tout. La période islamisme radical est escamotée, le film commence avec sa fuite, et ensuite il n'est plus vraiment question de religion pour Rachid, on bascule de l'extrême au vide sans que cela paraisse créer un trouble intérieur quelconque chez le personnage. Les problèmes que rencontre Rachid lors de sa réinsertion sont extérieurs à lui-même, plutôt d'ordre sociaux. Cette absence du religieux chez Rachid est un peu troublante d'abord parce qu'on peine à imaginer qu'un tel basculement soit aussi simple et non accompagné de questionnements intérieurs, et parce qu'elle peut créer une sorte d'indifférenciation entre l'extrémisme et la modération religieux.
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Re: Grigris et autres films africains

Messagepar casseur » Mer 15 Jan 2014 10:40

Je vais vous parler d'un film un peu ancien, "Emitaï" d'Ousmane Sembène. Le film sort en 1971, c'est intéressant à signaler surtout pour constater que c'est la même année que la sortie du documentaire "Le Chagrin et la Pitié" d'Ophüls, sur la France collabo. 71 semble être une année où les choses se débloquent un peu quant à l'attitude de la France pendant la seconde guerre, sujet sensible jusqu'alors (l'après De Gaulle ?).

Le film de Sembène est très dur, le cinéaste n'a pas la langue dans sa poche. Il s'ouvre sur la capture des soi-disant engagés volontaires par l'armée française dans un village sénégalais, et se termine sur le massacre des hommes du village. Entre les deux : humiliations, tortures, pillage, etc. Dès la première scène programmatique, le cinéaste filme parfaitement le piège méthodique tendu par les soldats aux hommes paisibles qui vaquent à leurs occupations dans la brousse. On pense à la violence froide et calculée des chasseurs, ne laissant aucune chance aux pourchassés, dans la fameuse scène de chasse de "La règle du jeu" de Renoir. Sembène va s'appliquer, tout le film durant, à exposer les rouages de cette mécanique coloniale absurde et qui détruit tout sur son passage, où les posters du président français d'avant sont remplacés par ceux du suivant sans que rien ne change.

Plus profondément, il filme le doute qui s'installe progressivement dans les têtes à propos des croyances locales, les chefs du village rivés aux traditions qui ne comprennent pas pourquoi les dieux leur envoient ce fléau blanc. Il y a notamment une très impressionnante scène de transe du chef agonisant (abattu par un soldat français) qui parle avec les esprits, en colère contre leur impuissance face aux exactions des colons. La caméra vacille devant ces masques fétiches, la photo devient carmin, les spectres occupent l'écran et les voix s'échappent de nulle part). Ce questionnement, dû à tant de bouleversements, se traduit par un déplacement collectif de la population au croisement des croyances religieuses et de l'action politique de résistance anti-impérialiste.

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Re: Grigris et autres films africains

Messagepar brass » Ven 14 Fév 2014 18:08

Bonne idée les photogrammes casseur.

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A moi de vous parler de "Ali Zaoua prince de la rue" de Nabil Ayouch (2000). Le film commence avec le récit d'un enfant qui vit dans la rue face aux caméras de télévision. On sent tout de suite de la charisme d'Ali, ses yeux vous transpercent immédiatement. Il raconte justement une histoire à propos de ses yeux, qu'il s'est retrouvé dans la rue parce que sa mère voulait les vendre à des types dans une grosse cylindrée noire. Captivant. Et puis, boom, un quart d'heure après, Ali meurt sur un terrain vague, pris à parti par une bande de petits loubards organisés dont le slogan est "la vie c'est de la merde !". Il reçoit une pierre mal placée et c'est fini. Toute la suite du film, c'est-à-dire l'essentiel, va tourner autour du corps de ce jeune homme disparu, de son rêve, de son espoir. En bref, il va hanter le film, les rues de Casablanca, notamment à travers trois de ses camarades qui veulent honorer sa mémoire et l'enterrer dignement, malgré les embuches.

On voit donc qu'il y a dans le scénario un pari risqué pour Ayouch, se "séparer" très tôt de ce beau personnage de cinéma (d'emblée il baratine tout le monde avec sa tchatche, son regard pénétrant, son histoire complètement inventée comme on l'apprendra par la suite) qu'est Ali, tout en continuant à le faire exister par la suite, et en arrivant à se reposer sur ses petits copains de désoeuvrement. Ca fonctionne plutôt bien, Ayoub s'en sort bien. Les trois enfants partagent la pauvreté mais sont différents, fidèles à la mémoire d'Ali jusqu'au bout, à leur manière, même dans leurs quelques infidélités. Il y a aussi le chef de la bande du terrain vague, joué par Said Taghmaoui, c'est une sorte de prince (des bandits) lui-aussi, mais Ayoub se place clairement du côté des trois garçons et d'Ali, du côté de la vie et du rêve, de l'optimisme plutôt que du nihilisme de "la vie de merde" (peut-être en insistant parfois un peu trop lourdement). Pour autant, le personnage joué par Taghmaoui est vraiment bien également, c'est un type sourd, quasiment muet, qui pousse quelques grognements pour donner des ordres à ses jeunes serviteurs, le visage balafré, un sceptre bouffon fabriqué avec un joujou. Il semble tellement cabossé par la vie de rue, comme une épave, que même s'il se montre particulièrement cruel et odieux, il a plus une dimension tragique, shakespearienne, que de gros méchant patibulaire.
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Re: Grigris et autres films africains

Messagepar casseur » Dim 16 Fév 2014 11:57

Sur sa page wikipédia, je lis qu'Ayouch "en 2009 a créé et mis en scène le spectacle de clôture du Forum économique mondial de Davos, en Suisse."

C'est un peu bizarre quand même, non, ce grand écart entre filmer la misère du monde et mettre en scène un spectacle pour la grande sauterie des banquiers du même monde ? !
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