Le Ciel peut attendre - Jia Zhang Ke

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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Chantal » Sam 22 Nov 2014 18:15

J'ai vu hier soir un film chinois pas mal, "Black Coal" de Dao Yinan. Je le recommande pour les amateurs et amatrices de films noirs. Il en sourd une grande violence, comme dans le dernier JZK. Par contre, mon impression c'est que la provenance de cette violence est un peu différente dans les deux films.

Dans le film de JZK, la cause en était un mélange de frustrations sociales dans une société de classe discriminatoire, voire parfois un déterminisme biologique (le naturalisme dont on a parlé auparavant). Tandis que dans le polar de Dao Yinan, j'ai l'impression qu'il est question de la violence sèche qui résulte du fait que la Chine est un pays qui a recours à la peine de mort. Je crois pas l'avoir lu à propos du film à l'époque, mais il me semble que presque à chaque fois que la violence s'exerce dans le film, c'est pour échapper à la police, s'enfuir, et éviter la peine capitale parce qu'on a un passif qui pourrait la justifier. C'est comme un effet boule de neige, avec une boule qui remonterait pour effacer ses propres traces. Si j'ai bien compris, c'est la raison pour laquelle le mari a sacrifié sa vie pour protéger sa femme, pour qu'on ne découvre pas qu'elle avait tué un homme et qu'elle ne soit pas arrêtée et exécutée, même si ça n'est jamais dit explicitement. Les deux suspects qui tirent soudain dans le salon de coiffure le font aussi pour échapper à la police, quant au mari il tue le flic avec ses patins pour lui échapper lorsqu'il l'arrête dans une ruelle.
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Sam 22 Nov 2014 22:56

Chantal a écrit:J'ai vu hier soir un film chinois pas mal, "Black Coal" de Dao Yinan. Je le recommande pour les amateurs et amatrices de films noirs. Il en sourd une grande violence, comme dans le dernier JZK. Par contre, mon impression c'est que la provenance de cette violence est un peu différente dans les deux films.

Dans le film de JZK, la cause en était un mélange de frustrations sociales dans une société de classe discriminatoire, voire parfois un déterminisme biologique (le naturalisme dont on a parlé auparavant). Tandis que dans le polar de Dao Yinan, j'ai l'impression qu'il est question de la violence sèche qui résulte du fait que la Chine est un pays qui a recours à la peine de mort. Je crois pas l'avoir lu à propos du film à l'époque, mais il me semble que presque à chaque fois que la violence s'exerce dans le film, c'est pour échapper à la police, s'enfuir, et éviter la peine capitale parce qu'on a un passif qui pourrait la justifier. C'est comme un effet boule de neige, avec une boule qui remonterait pour effacer ses propres traces. Si j'ai bien compris, c'est la raison pour laquelle le mari a sacrifié sa vie pour protéger sa femme, pour qu'on ne découvre pas qu'elle avait tué un homme et qu'elle ne soit pas arrêtée et exécutée, même si ça n'est jamais dit explicitement. Les deux suspects qui tirent soudain dans le salon de coiffure le font aussi pour échapper à la police, quant au mari il tue le flic avec ses patins pour lui échapper lorsqu'il l'arrête dans une ruelle.


Salut Chantal,

Clairement le chef op' du film s'est inspiré du style rétro-noir, ou néo-noir, pour l'esthétique du film. C'est marrant parce que je regardais il y a quelques jours sur internet des photos de Shanghai qui accompagnaient un article inepte sur la ville, et elles avaient exactement le même aspect que la photo du film de Diao Yinan. Cette même esthétique un peu vintage (retour aux années 30, en quelque sorte), qui fonctionne comme un voile chic posé sur la pauvreté, est également utilisée pour vanter les atouts de la ville aux yeux des étrangers (le voile comme étoffe de charme). Faut comparer avec tout le cinéma dit du réel chinois, indépendant, interdit celui-là...

Ceci dit, j'ai pas craint le film non plus.

Je n'avais pas pensé à la peine de mort, c'est pas faux ce que tu dis en y repensant. En même temps c'est un peu un lieu commun, un poncif, qu'on entend toujours sur la Chine : moins de délinquance qu'ailleurs, mais plus de délits avec mort violente en raison de la peine de mort...
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar JM » Dim 23 Nov 2014 09:25

J'avais aussi tenté un parallèle entre JZK et le précédent film de Diao Yinan, dans un texte sur "24 City" :

Quels sont ces principes chers à Jia Zhang-ke sur lesquels reposent ses films ? Essentiellement, et son dernier film le rappelle magistralement, l'enregistrement de la vie qui se déploie au sein d'espaces prolétariens. Son documentaire In Public (2001) n'était-il pas l'un des exemples les plus précis de cet enjeu principal de son cinéma ? Au contraire de cette autre salle de danse glauque - dont rien d'autre ne perce qu'une trop évidente noirceur et une morne indistinction des individus qui l'occupent - ouvrant Train de nuit (Diao Yinan, 2008), film chinois de veine naturaliste, le cinéaste joue dans In Public avec le lieu qu'il choisit.


Pas encore vu "Black Coal", mais "Train de nuit" ne m'avait pas emballé. Je n'ai pas retrouvé de notes écrites à part ce qui est ci-dessus, et le film s'est un peu perdu dans ma mémoire.
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Dim 7 Déc 2014 09:03

Je suis allé l'autre jour à une rétro Tati au musée du cinéma de Shanghai. Quelle ne fut pas ma surprise de voir une affiche du dernier film de JZK placardée dans l'allée extérieure du musée, film pourtant toujours interdit de diffusion dans les salles chinoises (et bizarrement absent des référencements des sites chinois type allociné). Il est donc toujours bon de cultiver une certaine ouverture de façade (en certains lieux bien ciblés). Finalement pas très étonnant, dans un pays où seule une marque de cosmétiques célèbre est autorisée à écrire sur ses affiches publicitaires partout placardées dans le métro : "No more rules"...
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Ven 23 Jan 2015 09:09

J'ai revu le film de JZK, on a été dur avec lui quand même à sa sortie. On peut opposer la démarche de JZK d'utiliser l'opéra traditionnel dans son film (la fin, en particulier) avec la reprise de l'opéra de Tsui Hark dans son film récent. JZK n'oublie pas que la démarche avant-gardiste révolutionnaire ne visait pas à exclure et à écraser totalement la tradition mais à la transformer, à opérer un glissement, pour la porter sur le terrain révolutionnaire. Il réinjecte donc l'opéra classique dans son film pour lui donner une nouvelle portée sociale et populaire qu'il n'avait pas auparavant. Au contraire, TH part d'un opéra révolutionnaire pour en faire un spectacle aseptisé en l'expurgeant de tout contenu progressiste, comme on l'a déjà vu ailleurs.

On se souvient que le nightclub de "A Touch of Sin" où l'on voit JZK à un moment donné et où travaillent les deux jeunes s'appelle "L'âge d'or". Dans ce club, de jeunes filles doivent défiler dans des costumes de l'Histoire chinoise pour satisfaire la perversion lubrique de quelques nababs pleins au as. On pourrait s'amuser à faire un parallèle avec le titre du dernier film d'Ann Hui, "The Golden Era", dans lequel on a aussi une reconstitution de l'Histoire en déguisement, sous cloche, pour s'acheter à bon prix la satisfaction des spectateurs nostalgiques d'une époque révolue.
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Sam 31 Jan 2015 18:08

Le Ciel peut attendre, mais pas la pollution, un spot pour Greenpeace signé JZK : http://v.youku.com/v_show/id_XODc3NDg5MDA4.html

Gentiment nul...
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Mer 15 Juil 2015 23:30

Je bouquine actuellement le livre d'écrits et d'interventions de JZK publié chez Capricci. Même si la traduction est comme souvent hasardeuse chez cet éditeur, je trouve que c'est une bonne initiative. C'est vraiment intéressant d'avoir le regard du cinéaste sur son travail et aussi sur le cinéma chinois. Je ne savais pas qu'il écrivait aussi régulièrement.

La préface annonce un second volume en chinois en 2015, et évoque dans le même temps avec une pointe d'optimisme "les nouvelles libertés récemment conquises par le cinéma chinois". Cela laisse à méditer quand on sait que le dernier film du cinéaste a de nouveau été interdit d'écran en Chine (ça ne lui était pas arrivé depuis plusieurs films) et que les deux gros festivals de cinéma indé (Beijing et Nanjing) sont désormais officiellement interdits ou confinés dans une marge à peu près invisible...
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Ven 17 Juil 2015 16:29

Un peu comme ailleurs, censure gouvernementale en plus :

http://sinosphere.blogs.nytimes.com/2015/05/29/director-wang-xiaoshuai-sees-worst-time-for-independent-films-in-china/?_r=0

The government has exhibited mixed feelings on the issue of independent filmmaking. On one hand, independent films bring prestige at international film festivals and can help the domestic film industry compete against foreign imports. On the other, the government has remained wary of films that are too “artistic” and are outside the mainstream — as well as possibly subversive.


Voilà exactement la position dans laquelle se trouve JZK aujourd'hui. D'un côté le gouvernement transforme ses films, puis les empêche de sortir en salle en Chine (son nouveau est quand même prévu pour décembre...), de l'autre JZK continue à participer à la grand messe officielle du cinéma artistique chinois (par exemple encore récemment ici : http://news.youku.com/era/10nian), jouant à fond le rôle de faire-valoir artistique que l'on attend de lui. La situation doit être difficile à vivre, franchement. Je pense qu'à partir du moment où il a commencé à accepter de se plier aux exigences des institutions (à son profit aussi, en terme financier), de la censure, il était définitivement redevable du système auquel il ne peut plus dire "non" aujourd'hui, même s'il le piège et l'utilise, se fichant ouvertement de son travail (le reléguant à un statut de cinéaste essentiellement bon pour les salles et les festivals étrangers).
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Re: Le Ciel peut attendre

Messagepar Sword7 » Dim 15 Nov 2015 11:32

Le nouveau film de JZK est en salle en Chine depuis fin octobre et apparemment c'est plutôt une réussite en terme d'entrées !

Je suis allé le voir cette semaine, quelques notes :

Le changement de format en cours de film (en fonction des époques) m'a rappelé cette page des Cahiers du cinéma sur les formats réalisée par Godard à la sortie de son film "Notre Musique"...

Image

Ca fonctionne assez bien il me semble avec le film de JZK :

On voit que le 1:37 du début de son film est le format de "l'être humain" pour Godard, peut-être pas un hasard si c'est le format que JZK a choisi pour la partie sur la Chine des années 90, celle qui est la plus proche de lui, du peuple, de ses souvenirs heureux de jeunesse avant les séparations symbolisées par l'éclatement du triangle amoureux de départ.

Le 1:85 c'est le format du Dollar pour Godard, c'est la seconde partie qui tourne essentiellement autour de l'argent et où on commence à voir le fils qui s'appelle justement "Daole" ou "Dollar" !

Enfin, le scope c'est le format de l'enterrement dit Godard. Chez JZK c'est l'enterrement des illusions (notamment du rêve des chinois pour l'étranger, l'herbe n'est finalement pas plus verte ailleurs) qui est peut-être entre autres symbolisé par les habits noirs portés par la mère de substitution rencontrée par le fils en Australie...

C'est la troisième partie la plus "précaire" selon moi, mais c'est pas très étonnant car JZK se lance dans le pari un peu fou de faire non seulement de la science-fiction mais en plus de tourner à l'étranger, deux choses qui lui étaient jusqu'alors totalement étrangères ! On se demande même à un moment si on ne va pas aussi avoir une scène de sexe (en plus entre un jeune et une femme beaucoup plus âgée que lui), ce qui aurait constitué un véritable combo de nouveautés dans la filmo de JZK. lol

C'est un film extrêmement mélancolique j'ai trouvé, peut-être son film le plus mélancolique. On pleure beaucoup, peut-être même un peu trop. Mais il reste toujours une ligne de vie souterraine, à l'image de la musique : à la chanson triste de Sally Yeh (je crois que j'aime autant la Cantopop des années 90 que JZK, même si chez lui cet amour s'articule à sa vie en Chine, ses souvenirs, et chez moi au cinéma hongkongais) vient toujours s'interposer le rock plus dynamique et porteur d'espoir des Pet Shop Boys. Même s'il y a souvent une trace de mélancolie chez JZK, ici c'est vraiment très chargé, c'est quasiment du Lou Ye par moment ! Ses premiers films n'étaient pas aussi chargés en mélancolie car il était encore proche de sa jeunesse, ses films du début des années 2000 étaient selon moi plus portés vers l'interrogation et la curiosité sur la Chine contemporaine que sur l'affect mélancolique proprement dit, quant à son précédent film il faisait éclater la rage et ne se caractérisait pas du tout par sa mélancolie. Là, on a essentiellement un parcours d'erreurs, d'échecs, de regrets, de souvenirs perdus pour les personnages, il force un peu quand même sur la corde mélodramatique (ce qui n'est sans doute pas la pire des stratégies pour s'attirer la sympathie du public, si tel est en partie le cas). Tout cela était beaucoup plus sous-entendu et discret, plus subtil, dans le parcours de la femme seule de "Still Life", par exemple..
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