vers Borzage

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Messagepar scienezma » Sam 1 Fév 2014 09:28

soren a écrit:Hier, je regarde "Little man, what now ?" de Frank Borzage et je repense aux propose de Badiou dans son bouquin sur le cinéma. Dans l'entretien sur "Magnolia" déjà évoqué il fait tout un plat sur l'amour, "L'humanité c'est l'amour", ça lui semble très intéressant comme thèse qui parcourt le film... L'idée est ancienne mais on peine à voir comme Badiou peut y souscrire sans se méfier, ou du moins comment il peut rester objectif quand il évoque cela, pourquoi il en fait un critère intéressant du film au lieu de le dénoncer comme construction purement idéologique.

Dans le film de Borzage, qui est assez dégoutant et effarant idéologiquement, on est en plein dans ce bel amour universel qui sauve des tentations de révoltes politiques collectives. Le type qui tente de survivre avec sa femme pendant la crise économique, comme l'indique le texte du début du film, doit faire son chemin avec l'amour de et pour sa femme, mais en évitant absolument de se retrouver pris dans un projet collectif de changement de la société. Il y a une véritable horreur dans le scénario, totalement bourgeoise, du désordre social, cela se ressent particulièrement lors de quelques scènes et dialogues vraiment abjects. Seul l'individualisme amoureux (femme-mari-enfant-collègue, j'appelle encore cela un habitus "individualiste") peut sauver. Le film date de 34 et se passe en Allemagne et il préfigure assez bien l'entrée du pays dans le nazisme, du point de vue bourgeois (le film est adapté d'un roman du courant littéraire des "Nouveaux objectifs" - sic).

On se souvient, dans le même ordre d'idée, de la fin de Metropolis (reniée plus tard par le cinéaste) écrite par la femme de Lang qui était proche des Nazis : "Le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur"...


VPV a écrit:
soren a écrit:Dans le film de Borzage, qui est assez dégoutant et effarant idéologiquement, on est en plein dans ce bel amour universel qui sauve des tentations de révoltes politiques collectives. Le type qui tente de survivre avec sa femme pendant la crise économique, comme l'indique le texte du début du film, doit faire son chemin avec l'amour de et pour sa femme, mais en évitant absolument de se retrouver pris dans un projet collectif de changement de la société. Il y a une véritable horreur dans le scénario, totalement bourgeoise, du désordre social, cela se ressent particulièrement lors de quelques scènes et dialogues vraiment abjects. Seul l'individualisme amoureux (femme-mari-enfant-collègue, j'appelle encore cela un habitus "individualiste") peut sauver. Le film date de 34 et se passe en Allemagne et il préfigure assez bien l'entrée du pays dans le nazisme, du point de vue bourgeois (le film est adapté d'un roman du courant littéraire des "Nouveaux objectifs" - sic).


Moi j'ai regardé Stranded l'autre jour, il passait sur une chaîne du câble. Le film est sorti un an plus tard que celui dont parle soren au-dessus, en 35. Le scénario est signé Delmer Daves. J'ai bien l'impression qu'on a bien rigoureusement affaire à la même camelote idéologique. Sur fond de construction du Golden Gate de San Francisco, l'homme chef visionnaire et la femme bénévole sociale y sont les deux faces bourgeoises, d'abord faussement antagonistes avant résorption définitive dans le baiser hollywoodien final, du grand projet capitaliste états-unien. Le scénario signe le triomphe de la bourgeoisie paternaliste qui, dans le même temps, est en mesure de donner du travaille au petit peuple et de s'occuper de ses brebis galeuses. Le-dit peuple étant naturellement réduit à une bande d'ouvriers stupides et moutonnants, renvoyant aux spectateurs une image suspecte de la grève, faire-valoir d'un système à pérenniser qui tolère plutôt mal ce qui pourrait venir se mettre en travers de sa route. Les beaux discours humanistes ont toujours leurs limites, ils montrent bien souvent par exemple quel mépris ils réservent à ceux dont ils affirment prendre la défense.


Chantal a écrit:Borzage n'a pas fait que des films aussi marqués idéologiquement. De lui j'avais vu ''Desire'' écrit par Lubitch, il y a très longtemps. C'est une comédie tout ce qu'il y a de plus classique, dans laquelle on ne peut pas ignorer l'esprit de Lubitch qui fait tout ou presque. Je connais aussi un de ses films beaucoup plus anciens, muet. Ca raconte l'histoire d'un handicapé qui s'éprend d'une paysanne. C'était naïf et touchant, comme peuvent l'être les films muets de cette époque.


soren a écrit:
soren a écrit:Hier, je regarde "Little man, what now ?" de Frank Borzage et je repense aux propose de Badiou dans son bouquin sur le cinéma. Dans l'entretien sur "Magnolia" déjà évoqué il fait tout un plat sur l'amour, "L'humanité c'est l'amour", ça lui semble très intéressant comme thèse qui parcourt le film... L'idée est ancienne mais on peine à voir comme Badiou peut y souscrire sans se méfier, ou du moins comment il peut rester objectif quand il évoque cela, pourquoi il en fait un critère intéressant du film au lieu de le dénoncer comme construction purement idéologique.

Dans le film de Borzage, qui est assez dégoutant et effarant idéologiquement, on est en plein dans ce bel amour universel qui sauve des tentations de révoltes politiques collectives. Le type qui tente de survivre avec sa femme pendant la crise économique, comme l'indique le texte du début du film, doit faire son chemin avec l'amour de et pour sa femme, mais en évitant absolument de se retrouver pris dans un projet collectif de changement de la société. Il y a une véritable horreur dans le scénario, totalement bourgeoise, du désordre social, cela se ressent particulièrement lors de quelques scènes et dialogues vraiment abjects. Seul l'individualisme amoureux (femme-mari-enfant-collègue, j'appelle encore cela un habitus "individualiste") peut sauver. Le film date de 34 et se passe en Allemagne et il préfigure assez bien l'entrée du pays dans le nazisme, du point de vue bourgeois (le film est adapté d'un roman du courant littéraire des "Nouveaux objectifs" - sic).

On se souvient, dans le même ordre d'idée, de la fin de Metropolis (reniée plus tard par le cinéaste) écrite par la femme de Lang qui était proche des Nazis : "Le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur"...


Borzage a réalisé en 1940 ''The Mortal Storm'', qui a justement pour thème la montée du nazisme en Allemagne. Le film est plus intéressant, même si on reconnait dans certains passages du film un dégoût pour le communisme, quasiment identifié au nazisme. Le film de Borzage s'attaque au nazisme d'un point de vue purement américain (avec James Stewart dans le rôle du représentant idéologique), il prône la liberté individuelle (il y a à ce titre quelques beaux travellings aboutissant sur des individualités anti-nazis esseulées dans la foule) contre l'uniformisation nazie. Il fonctionne surtout autour de l'axe culturel constitué par un professeur d'université et ses élèves, montrant de manière assez caricaturale il faut bien le dire, le basculement soudain d'une Allemagne éclairée vers une Allemagne nazie obscurantiste à partir du moment où les nazis arrivent au pouvoir. Tout le début vise à assurer l'image élogieuse d'une paisible classe moyenne allemande éclairée, presque ronronnante et ronflante à l'image du vieux prof, qu'on imaginerait pas un seul instant menacée de l'intérieur par la peste brune, la ''tempête mortelle'' du titre. Même si cette manière grotesque d'agencer les faits n'est pas acceptable d'un point de vue historique, qu'elle ne dit rien entre autre de ceux qui ont placé le nazisme au pouvoir et ignore ceux qui l'ont combattu, le film a l'honnêteté de ne pas montrer seulement des gens qui collaborent par lâcheté, mais de montrer aussi des gens qui y croient vraiment, certains jusqu'au bout, quitte à renoncer à tout leur passé au nom de la nouvelle Allemagne.

Il y a un passage intéressant, qui suggère discrètement l'idéologie du parti, lorsqu'un nazi vient informer la femme du professeur qu'il est mort dans un camp de travail. Elle lui demande s'il est enfin libre et il lui répond : ''soyez courageuse, ... il est enfin libre''.

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Chantal a écrit:
soren a écrit:
Il y a un passage intéressant, qui suggère discrètement l'idéologie du parti, lorsqu'un nazi vient informer la femme du professeur qu'il est mort dans un camp de travail. Elle lui demande s'il est enfin libre et il lui répond : ''soyez courageuse, ... il est enfin libre''.

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Hello,

Tu crois qu'il savait ce qu'il faisait en 40 ?


soren a écrit:Salut Chantal,

Non, bien sûr que non, à ce moment-là c'est pas du tout de la rhétorique nazie pour Borzage et le scénariste, c'est plutôt quelque chose comme du christianisme, l'homme libéré des péchés du monde dans la mort, etc...


VPV a écrit:
VPV a écrit:Moi j'ai regardé Stranded l'autre jour, il passait sur une chaîne du câble. Le film est sorti un an plus tard que celui dont parle soren au-dessus, en 35. Le scénario est signé Delmer Daves. J'ai bien l'impression qu'on a bien rigoureusement affaire à la même camelote idéologique. Sur fond de construction du Golden Gate de San Francisco, l'homme chef visionnaire et la femme bénévole sociale y sont les deux faces bourgeoises, d'abord faussement antagonistes avant résorption définitive dans le baiser hollywoodien final, du grand projet capitaliste états-unien. Le scénario signe le triomphe de la bourgeoisie paternaliste qui, dans le même temps, est en mesure de donner du travaille au petit peuple et de s'occuper de ses brebis galeuses. Le-dit peuple étant naturellement réduit à une bande d'ouvriers stupides et moutonnants, renvoyant aux spectateurs une image suspecte de la grève, faire-valoir d'un système à pérenniser qui tolère plutôt mal ce qui pourrait venir se mettre en travers de sa route. Les beaux discours humanistes ont toujours leurs limites, ils montrent bien souvent par exemple quel mépris ils réservent à ceux dont ils affirment prendre la défense.


Never Let Me Go (1953) réalisé par Delmer Daves est aussi un film anti-russe lambda (qui vire quand même au grand n'importe quoi sur la dernière demi-heure) tourné en pleine guerre froide. Clark Gable, pour se foutre des gardes-côte russes qui lui demandent son nom prétend s'appeler "Golden Gate" ! C'est une histoire de séparation de maris américains et femmes russes par l'URSS, mais Dave s'avère incapable de rendre sensible cette séparation déchirante, les transports de sentiments qui en découlent. Seul paraît l'obnubiler le classique nous-contre-eux idéologique maquillé en histoire d'amour (de ce point de vue là, il fait pas mieux que le chef russe à qui Gable reproche de mélanger la politique et les sentiments). Le moment qui devrait être le plus intense, celui où les russes empêchent subitement Gene Tierney de monter dans l'avion, est complètement foiré, y'a aucune intensité. Trop confiant, le cinéaste s'agrippe au visage de Tierney, mais rien ne passe parce que ce visage en gros plan (qui verse, certes, une larme) n'est raccordé à rien d'autre, aucun mouvement, autour de lui. N'est pas Preminger qui veut... De même pour la représentation du lac des cygnes censée rejouer la scène de la séparation cruelle à l'Opéra. Daves se contentant de donner dans l'opéra filmé, rien qui puisse passer de ce côté-là non plus.


casseur a écrit:
soren a écrit:Le film date de 34 et se passe en Allemagne et il préfigure assez bien l'entrée du pays dans le nazisme, du point de vue bourgeois (le film est adapté d'un roman du courant littéraire des "Nouveaux objectifs" - sic).


J'ai lu récemment un bouquin de S. Kracauer (Les employés) dans lequel l'auteur dit tout le mal qu'il pense de ce fameux courant de la Neue Sachlichkeit. Et Benjamin, dans une chronique du texte de SK, de confirmer en rappelant que SK rapprochait ce courant du "reportage" qu'il détestait. Des citations, plus tard...
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Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Dim 2 Fév 2014 18:30

Me revoilà, je continue donc ici.

Pour SK, le "reportage" résulte d'un regard porté sur les choses toujours trop parcellaire, continu, et donc insuffisant, recouvert d'un verni bourgeois. Il est à opposer au point de vue dialectique qui ausculte en profondeur les soubassements idéologiques, théoriques, politiques, et que SK propose d'associer à la figure artistique de la "mosaïque", ou autrement dit du montage. Il est important que cette mosaïque soit essentiellement composée de détails. On retrouve bien là l'une des raisons pour lesquelles, lui ou Benjamin, ont ardemment étudié les productions de la sous-culture populaire, qu'elles soient littéraires ou cinématographiques.

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Et plus loin, à propos de la Neue Sachlichkeit :

La masse est son propre invité ; parce que cela correspond à sa propre impuissance inavouée, et non pas seulement par égard pour l’intérêt économique du propriétaire. On se réchauffe les uns les autres, on se console ensemble d’être soumis à la quantité. Cela est plus facile à accepter dans un environnement princier. Celui-ci est particulièrement imposant au Haus Vaterland, qui incarne au mieux le modèle grossièrement imité par les grands cinéma et dans les établissements des basses couches moyennes. Il comporte en son centre une sorte d’immense hall d’hôtel dont les clients de l’hôtel Adlon n’auraient pas honte de fouler les tapis. C’est le style de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité) en exagéré, car pour nos masses il faut ce qu’il y a de plus moderne. Le mystère de la Neue Sachlichkeit ne pouvait nulle part s’exposer de façon plus frappante. Car derrière la pseudo-sévérité de l’architecture des halls, on voit grimacer Grinzing. Un pas plus bas, et l’on est plongé dans la sentimentalité la plus débordante. Mais c’est bien là le propre de la Neue Sachlichkeit en général de n’être qu’une façade qui ne cache rien, de ne pas surgir des profondeurs, d’en offrir seulement le simulacre. Comme le refus de la vieillesse, elle naît de l’effroi devant la confrontation avec la mort. La salle où l’on déguste le vin nouveau nous offre une perspective splendide de Vienne. La cathédrale Saint-Étienne se détache faiblement sur le ciel étoilé et un tramway illuminé glisse sur le pont du Danube. Dans d’autre salles, qui évoquent de près la Neue Sachlichkeit, le Rhin coule, la corne d’or resplendit la belle Espagne s’étend dans le sud lointain. Inutile d’aller plus loin dans la description des curiosités, d’autant qu’il n’y a plus rien à ajouter, ni à retrancher aux inimitables prospectus du Haus Vaterland. Voici par exemple ce qu’il y est dit de la taverne Lowenbräu : « Paysage bavarois ; le Zugspitze avec l’Eibsee ; coucher de soleil sur les Alpes ; Entrée et danse de couples de paysans bavarois » ; ou bien du far West : « Paysage de la prairie des grands lacs ; Arizona ; ranch ; danses ; chants et danses de cowboys ; jazzband de cowboys nègres ; pistes de danses souples ». Une patrie qui s’étend à la terre entière. Si les panoramas du XIXe siècle reviennent autant à la mode dans toutes ces salles, ce n’est pas sans rapport avec la monotonie qui règne sur les lieux de travail. Plus elle pèse sur la journée de travail, plus les soirées libres doivent s’en éloigner -pourvu que l’attention soit détournée de ce qui fait l’horizon du procès de production. Le contrepoids exact de la machine de bureau, c’est le monde splendide et bigarré.


http://patrimoinesetcreations23.blogspot.com/p/questions-en-chantier.html
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Re: vers Borzage

Messagepar Chantal » Lun 10 Fév 2014 18:06

Merci pour ces extraits, casseur.

Il comporte en son centre une sorte d’immense hall d’hôtel dont les clients de l’hôtel Adlon n’auraient pas honte de fouler les tapis. C’est le style de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité) en exagéré, car pour nos masses il faut ce qu’il y a de plus moderne. Le mystère de la Neue Sachlichkeit ne pouvait nulle part s’exposer de façon plus frappante. Car derrière la pseudo-sévérité de l’architecture des halls, on voit grimacer Grinzing. Un pas plus bas, et l’on est plongé dans la sentimentalité la plus débordante. Mais c’est bien là le propre de la Neue Sachlichkeit en général de n’être qu’une façade qui ne cache rien, de ne pas surgir des profondeurs, d’en offrir seulement le simulacre.


Pas étonnée de retrouver dans sa description du réel de la vie berlinoise ce hall d'hôtel immense qui est également au centre de son étude littéraire sur le roman policier, lieu où se croise la véritable condition de l'homme moderne détaché de tout. "Ce qui se présente dans le hall d'hôtel c'est l'identité formelle des personnages, une égalité qui signifie évacuation et non pas accomplissement.''
Chantal
 

Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Mer 26 Fév 2014 08:50

Bon, écoutez, je ne sais pas si Anderson a lu ce topic, mais là on est en plein dedans :

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http://www.parismatch.com/Culture/Cinema/Entrez-dans-les-coulisses-de-The-Grand-Budapest-Hotel-550245

Wes Anderson a également cité «La Bonne Fée» de William Wyler, dont l’intrigue se situait à Budapest, «Aimez-moi ce soir» de Rouben Mamoulian, avec Maurice Chevalier, «La Tempête qui tue» de Frank Borzage, film anti-nazi de 1940 avec James Stewart, dont l’action se situe dans une petite ville entourée de montagne. Les protagonistes y fuient l’Allemagne en train et en ski.


Est-ce étonnant ce rapprochement de l'Europe centrale de l'entre-deux guerre de la part d'Anderson, lui qui a toujours filmé des personnages lisses, qui a toujours travaillé la façade plutôt que la profondeur ?
casseur
 

Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Mer 26 Fév 2014 08:52

Précision : "La tempête qui tue", c'est bien sûr "The mortal storm" évoqué ci-dessus.
casseur
 

Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Sam 1 Mar 2014 16:22

Les deux rigolos de France Inter (aka Bou et Thoret) ont déblatéré longuement sur Anderson hier. Ils avaient invité Charles Tesson (de plus en plus inintéressant et vaseux, le pauvre - faut dire que venir à la radio pour défendre Anderson c'est déjà pas vraiment un exploit en soi !) pour discuter avec eux. Ils ont bien essayé de faire un peu semblant au début qu'ils pouvaient très éventuellement avoir de légères réticences devant les films d'Anderson, mais à la fin tout le monde est convaincu et remercie Tesson d'avoir réduit à néant toute poche critique possible à l'égard de son cinéma. Et pourtant, pourtant, comme d'habitude, si l'on écoute attentivement l'émission, jamais les questions qui fâchent n'ont été traitées sérieusement d'un point de vue critique (pour rester dans le sujet, on peut dire qu'on se veut rester là toujours dans une pseudo-objectivité toute institutionnelle et commerciale). On commence par nous dire qu'Anderson a changé, qu'il ne peut aujourd'hui que créer l'unanimité avec son dernier film, qu'il s'attaque enfin au grand sujet (l'Europe de l'entre-deux guerre), et quelques instants après Tesson nous décrit à nouveau tout l'attirail (la camelote) qu'on trouve dans ses autres films et qui est justement sujet à critiques : le petit drame psychologique et familial, la mélancolie douce-amère, le monde clôt sur lui-même sans dehors, la préciosité formelle. Tesson a très soigneusement évité de relever les perches que lui tendait pourtant Thoret sur la clôture de ce cinéma-là, l'inconséquence (politique, entre autre) de ce burlesque, etc. Il n'a quasiment ja-mais été question du fameux "grand sujet" enfin traité, du regard d'Anderson sur tout ça (Bou, comme la critique fait en général pour crédibiliser et donner de la valeur un cinéaste américain, s'est empressé de dégainer les références et influences intellectuelles et artistiques citées par Anderson lui-même, à coups de oh ! et de ah !), on s'est tout de suite reconnecté aux lubies anciennes du cinéaste !

L'émission s'est terminée sur un hommage unanime pour Harold Ramis, tout le monde a loué une fois encore "Un jour sans fin" (quel courage ! - c'est LA comédie américaine que les critiques de tous bords s'arrachent depuis des années)... Ce film est sympathique, mais pour l'avoir revu récemment, seule l'idée de base (qui est une idée de scénario, la mise en scène est parfaitement quelconque) tient pendant la première moitié du film, la dernière partie où le personnage commence à être gentil avec tout le monde est excessivement ennuyeuse et la fin parfaitement indigente. Ramis se montre incapable de terminer son film autrement qu'en suivant les braves canons du consensus hollywoodien. Tesson va jusqu'à prétendre que c'est ce que Resnais a toujours voulu faire dans ses films, sans jamais y arriver aussi bien. Ce qu'il faut pas entendre... Que le cinéaste l'ai éventuellement (je sais pas, pas impossible) dit par modestie est une chose, que la critique le reprenne à son compte en est une autre.
casseur
 

Re: vers Borzage

Messagepar JM » Ven 25 Juil 2014 13:42

Vu le film d'Anderson, c'est pire que nul. Monde sous cloche et trognes à la Jeunet, nième problème d'héritage à la con, histoire d'Amour monolithique sortie de n'importe quel conte de fée pour faire frémir le petit coeur fragile des midinettes (ça marche), prétention à aborder l'Histoire mais propension à la passer à la moulinette comme chez Tarantino ou d'autres, phobie de la mort (transformée en prétendu désir de vie par quelques admirateurs aveugles), effet de comique de répétition répété et pas drôle, etc. J'insiste pas, je pense qu'on a déjà réglé le cas WA par ici depuis longtemps et ce film ne fait qu'enfoncer un peu plus le clou...

C'est bien ça, chez le Burton des débuts (plus gothique quand même), la critique louait l'apparition dérangeante et bouleversante de la Mort et de la différence dans un univers propret (Edward aux mains d'argent) et aujourd'hui ses films ressemblent à de gros manèges avec pour fond de commerce ses petits désespoirs d'adolescence. Je vois bien Anderson évoluer de la même manière (avec ce côté finalement très familialiste déjà bien présent, sous la forme mélancolique du petit enfant seul et psychologiquement fragile), on en reparle dans dix ou quinze ans...


http://www.scienezma.com/forum/viewtopic.php?f=2&t=1144&p=2470#p2470

Ce qui ressemble le plus au dernier Burton dans celui-ci, c'est le côté nostalgique et réac, pour tout dire vieux con, d'une ''certaine époque'', d'un certain "savoir faire" perdu (que WA essaye lui-même de perpétuer de film en film, dans leur confection, dans sa maniaquerie pour les décors, les plans millimétrés, etc.).

Autant l'avouer, aujourd'hui je continue pas à regarder des films pour retomber à l'âge des culottes courtes (d'autant que ça m'étonnerait pas que le type soit en définitive un cynique, là encore je vous donne rdv dans quelques années). Chacun son truc...
JM
 

Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Sam 26 Juil 2014 01:07

JM a écrit:Ce qui ressemble le plus au dernier Burton dans celui-ci, c'est le côté nostalgique et réac, pour tout dire vieux con, d'une ''certaine époque'', d'un certain "savoir faire" perdu (que WA essaye lui-même de perpétuer de film en film, dans leur confection, dans sa maniaquerie pour les décors, les plans millimétrés, etc.).


On peut dire la même chose de Tarantino... même pas pris la peine de regarder le film d'Anderson, j'en ai rien à foutre.
casseur
 

Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Mer 1 Juil 2015 16:10

Regardé un des derniers films de Borzage (58), "China Doll", le cinéaste revient dix ans après son retrait avec un film tout ce qu'il y a de plus rance. Comment imaginer qu'on puisse encore faire des films comme ça en 58, à quelques années seulement des sauvages années 60, un film ouvertement impérialiste, paternaliste, misogyne... beurk. Rien que dans le titre : "La poupée chinoise", tout est dit ! Déjà passablement daté en 58, alors aujourd'hui...

La fin m'a fait penser aux critiques de Didi-Huberman à l'encontre de Godard dans son dernier bouquin sur le cinéaste. Pour faire vite, DH reproche à Godard son dogmatisme passé et présent dû selon lui à sa prise de parti politique Mao dans les années 70. Il revient notamment sur une phrase piochée dans un document sur un film pro-palestinien de l'époque dans lequel Godard, dans un geste ouvertement propagandiste, "rejette" dans sa mise en scène l'enfant israélien comme héritier du sionisme (du moins dit-il qu'il faudrait le filmer autrement que les enfants palestiniens).

A la fin du film de Borzage, l'image d'un bébé avec la plaque militaire de son père est mise en insert dans une séquence de bataille de celui-ci contre les ennemis (dans laquelle il va mourir héroïquement). Quelques plans plus loin, le bébé qui a grandi, revient sur le territoire américain avec pour signe de reconnaissance les plaques militaires de son papa. Un bel exemple du fait que le camp impérialiste n'hésitait pas, et n'a jamais hésité, à utiliser les enfants de son pays (de son sang ici) comme symbole pour la propagande militaire. Dans le cadre d'une lutte idéologique camp contre camp, la question esthétique soulevée par Godard est tout ce qu'il y a de plus pertinente, on ne peut le nier.

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casseur
 

Re: vers Borzage

Messagepar casseur » Jeu 2 Juil 2015 07:24

casseur a écrit:Regardé un des derniers films de Borzage (58), "China Doll", le cinéaste revient dix ans après son retrait avec un film tout ce qu'il y a de plus rance. Comment imaginer qu'on puisse encore faire des films comme ça en 58, à quelques années seulement des sauvages années 60, un film ouvertement impérialiste, paternaliste, misogyne... beurk. Rien que dans le titre : "La poupée chinoise", tout est dit ! Déjà passablement daté en 58, alors aujourd'hui...


Pour aller un peu moins vite, peut-être que le film n'est pas complètement hors de son époque de tournage. A travers ce personnage de métisse américano-chinoise orpheline, née en Chine, qui rejoint les USA et y est accueillie les bras ouverts en fin de film (même si les plaques militaires du père portées comme un collier pour chien réduisent le geste en lui-même à presque rien, rabattent l'hospitalité sur le fantôme du père bien américain), on tient là peut-être la naissance ou l'embryon du cinéma moderne des années 60, 70 qui revisitera les mythes en tentant, pas vraiment de les démystifier, mais de les remplacer par d'autres plus progressistes et éclairés (vis-à-vis des minorités). Tout le reste du film est, quant à lui, conforme en tous points à la vieille tradition.

Disons le chaînon entre "La prisonnière du désert" (56) de Ford et "Les rôdeurs de la plaine" (60) de Siegel ?
casseur
 

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