Journal de Depardon et Nougaret

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Journal de Depardon et Nougaret

Messagepar casseur » Sam 8 Fév 2014 18:55

Le "Journal de France" (2012) de Depardon et Nougaret est du déception. Je me souviens qu'à l'époque de la sortie des "Histoire(s) du cinéma", certains critiques mauvaise langue (et limités) avaient reproché à Godard d'y citer ses propres films et avaient du coup tenté de manière imbécile de faire passer son film pour un vulgaire spot de pub pour son oeuvre. C'est pourtant un peu l'impression que j'ai eu en voyant le "Journal de France", film nombriliste autour de la filmo de Depardon et Nougaret. Le film fonctionne un peu grossièrement en montage parallèle, d'un côté Depardon qui voyage en France pour prendre des photos, de l'autre Nougaret qui fouille dans les archives du premier pour en extirper quelques rushs qu'elle nous présente. L'idée principale, c'est que le passé du cinéaste-photographe voyageur rejoint son présent, l'homme est revenu sur les routes de France mais il bourlingue toujours dans une camionnette. On voit donc que le film est d'emblée tourné vers Depardon et son travail, avant tout.

Le postulat de départ que Nougaret fouille et travaille dans les archives de Depardon en son absence, dans son dos, était intéressante. Qu'elle produise quelque chose de nouveau à partir de ce qu'a tourné le cinéaste par le passé, voire qu'elle trahisse les rushs. Hélas, il ne s'agit pas du tout de cela. Les rushs s'enchainent de manière scolaire, chronologique, avec un rappel des titres des films de Depardon dont ils ont été exclus, et parfois quelques commentaires sur l'actualité de l'époque (d'abord celle de Depardon). Tout ceci ne présente pas plus d'intérêt qu'un bonus DVD et ne justifie pas en soi de faire un film. Une ou deux fois, Nougaret signale une actualisation des images vues dans les rushs (l'asile de Venise devenu palace, la mise en scène des journalistes à Cannes et à l'Elysée), mais le travail n'est pas poussé sérieusement de ce côté-là, on reste visiblement dans le domaine de l'anecdotique. Le ridicule est atteint lorsque Nougaret se croit obligée de nous passer, entre un entretien avec une aliénée mentale et des images de guérilleros africains, ses premiers bouts d'essai pour Depardon. Tout cela prend définitivement des allures d'auto-congratulation et de petit coup promo.

Quant aux passages sur la route avec Depardon qui prend de belles photos, ils ne présentent que très peu d'intérêt également. Le photographe nous explique vaguement son modus operandi, nous gratifie de quelques poncifs sur ce qu'est un bon photographe en faisant la gueule ("il faut être aux aguets !"), nous propose quelques beaux cadres qui sont vraisemblablement aussi des bonus de ses bouquins de photos...

Un film de chutes, mais un film qui chute à trop considérer celles-ci avec le regard de l'antiquaire.
casseur
 

Re: Journal de Depardon et Nougaret

Messagepar Chantal » Lun 10 Fév 2014 16:45

J'ai pensé à D'ailleurs Derrida du duo Fathy, Derrida en regardant Journal de France. Bien évidemment, D'ailleurs Derrida excède largement la figure du duo, mais on retrouve le deux un peu partout dans le projet. Le deux, c'est aussi le film et le livre (Tourner les mots) écrit à quatre mains qui a accompagné le film. Et c'est là justement que je me permets un rapprochement avec le projet de Nougaret et Depardon. Avec Tourner le mots, une partie des rushs du tournage de Safaa Fathy s'expose en mots (voire en photos), ses archives ne s'ouvrent pas immédiatement, ne s'étalent pas en toute évidence à nous. Elles nous disent qu'il y a mille autres films, qu'il y en aurait eu mille autres avec (ou sans) elles, mais qu'il reste un seul film (lui-même multiple) qui s'appelle D'ailleurs Derrida. Ces mots, ces explications, ces descriptions, apportent quelque chose aux spectateurs du film, tout en le leur retirant dans un même geste à la fois doux et violent. L'archive filmée, offerte, ouverte dans l'écriture, se dérobe, restant à jamais fermée, on reste au seuil du no trespassing.

Nougaret tente visiblement une archéologie du style Depardon en fouillant dans ses rushs. D'abord il faudrait essayer de saisir pourquoi les rushs du cinéaste sont les éléments idéaux pour tenter ce genre de travail. L'essentiel est-il toujours dans les rushs, et plus que dans les séquences et le montage retenus pour le film ? Je ne dis pas que ce n'est pas le cas, mais je m'interroge, le film ne donne aucune piste de réflexion à ce propos (Nougaret semble partir d'emblée dans sa sélection de rushs avec cet objectif, comme s'il s'agissait d'une évidence), comme il reste finalement très évasif (quelques remarques vagues) sur la méthode Depardon qu'il s'est forgée au gré des années avec son ingé son. Je suis quand même très gênée par le fait que chaque rush retenu paraît, de manière trop évidente, agir comme paradigme de l'ensemble du film auquel il est associé, dans cette manière de présenter les choses que casseur a décrite plus haut. Il y a un moment, assez rapidement en fait, où on oublie purement et simplement qu'on est face à des archives, des rushs. Tout cela m'amène à penser que la réflexion autour de la mise en place du film, de ce qu'elle manipule, n'est pas suffisamment poussée.
Chantal
 

Re: Journal de Depardon et Nougaret

Messagepar casseur » Mar 11 Fév 2014 17:09

Chantal a écrit:Je suis quand même très gênée par le fait que chaque rush retenu paraît, de manière trop évidente, agir comme paradigme de l'ensemble du film auquel il est associé, dans cette manière de présenter les choses que casseur a décrite plus haut. Il y a un moment, assez rapidement en fait, où on oublie purement et simplement qu'on est face à des archives, des rushs. Tout cela m'amène à penser que la réflexion autour de la mise en place du film, de ce qu'elle manipule, n'est pas suffisamment poussée.


Le problème c'est bien cette continuité chronologique, sans heurt aucun, qui empêche les extraits sélectionnés de jouer comme paradigmes (de l'évolution du style de Depardon ou des époques traversées par celui-ci). Ils sont reclassés dans le film comme dans les archives de Depardon ; Nougaret a scrupuleusement respecté l'ordre, les étiquettes des cartons, etc. Il n'y a d'étincelles absolument nulle part, rien ne se produit.
casseur
 


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