Heli, Amat Escalante, 2014

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Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar JM » Mer 12 Fév 2014 11:22

"Heli" sort en avril en France, il était à Cannes l'an dernier.

On peut répartir les personnages du film dans deux sphères distinctes :

1/ Les gentils innocents. Le Mexique qui se lève tôt pour travailler à l'usine, la jeune famille classique qui n'a rien à se reprocher.

2/ Les gros méchants, des trafiquants ou des flics, on ne sait pas trop. En tout cas des types sans principes, extrêmement violents, des durs, des tueurs, des tortionnaires, des violeurs...

Ces deux sphères se croisent et à leur intersection on trouve des types qui font basculer les personnages de la sphère 1/ dans la sphère 2/. Dans "Heli", il s'agit du petit copain de sa soeur qui apporte le drame attendu dans la famille paisible en cachant deux sachets de drogue volés dans le réservoir d'eau de la maison.

Pourquoi je prends la peine de décrire ce schéma ? Parce qu'il est opérationnel dans un grand nombre de films qui se réclament, comme "Heli", d'un certain réalisme, alors même qu'il ne s'agit ni plus ni moins que d'une recette fictionnelle très pratique qui donne généralement des pâtes assez épaisses.

En début de film, Heli répond à une enquête pour le recensement du pas de sa porte. On comprend qu'Escalante va positionner son film ailleurs que du côté de l'étude sociologique creuse. La scène où tard dans la nuit sa soeur étudie la géographie et où les deux reconnaissent que ces connaissances ne leur sont ou seront d'aucune utilité dans la vie doit souligner la même intention. Escalante estime que le cinéma, son cinéma, c'est la vraie vie, pas les chiffres dans les livres de géo ou les sondages du recensement. Le problème c'est que, comme nous l'avons vu, il n'en est rien. Le cinéaste se rabat trop facilement sur des mécanismes fictionnels qui ne sortent guère du moule froid d'un tableau de données, ou plutôt d'un manuel d'écriture assistée de personnages et de rebondissements.

Beaucoup plus grave, il échoue complètement à donner à son film une dimension temporelle (l'espace, par contre, est mieux rendu car il se focalise dessus), ce qui est un comble quand on se présente avec des intentions de Cinéaste, face à quelque chose d'autre qu'on rejette. Commencer le film avec une séquence et revenir en arrière pour raconter le passé de cette séquence est un procédé éculé, aussi grossier que le schéma sur lequel fonctionne la construction du scénario et des personnages. Montrer cette même séquence de deux points de vue différents, comme pour la séquence de pendaison du début, est un raté total lorsque l'un des points de vue choisi est celui des brutes épaisses qui contemplent leur méfait, et l'autre celui du mort assassiné aux yeux clos. Ca ne fonctionne pas.

Difficile de savoir quoi penser du final. Escalante paraît nous dire qu'il aura fallu au brave Heli voir tué son père, violée sa soeur, torturé et tué le copain de celle-ci, être torturé lui-même, avoir tué le tortionnaire de sa soeur à mains nues, pour qu'enfin il puisse à nouveau baiser avec sa femme. Fausse ouverture finale qui est une clôture, dans la mesure où la jouissance sexuelle est toujours enfermée dans le cercle de la nécessité (plusieurs fois dans le film il essaye de la pénétrer mais elle se refuse à lui). Ca sent le cynisme à plein nez.
JM
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar JM » Mer 12 Fév 2014 14:32

D'anciens textes sur les précédents films d'Escalante :

"Los Bastardos", 2009. Contrairement à "La zona", l'intrusion des deux immigrés mexicains dans le monde de la middle class étatsunienne ne provoque pas une déchirure au sein de la communauté bien "installée". Ici la misère s'étale en continu des immigrés clandestins (première partie du film) à la famille disloquée petite-bourgeoise (deuxième partie) avant la rencontre des deux (troisième partie), forcément explosive, et pourtant : cette fin brutale semble entrer en contradiction avec le fait que tout au long du film le cinéaste semble nous dire que les deux sphères ont tout à avoir à se dire, mais un coup de fusil fera basculer la rencontre en un mauvais spectacle, en un carnage moralisant. Mais cette fin n'est pas forcément moralisatrice. Peut-être ne s'agit-il que d'une fin programmatique, concluant logiquement l'artifice (le contrat du mari sur la tête de sa femme) de scénario. Artifice, complication scénaristique qui reste contestable à mon avis, même d'un point de vue cynique.

On pense à "La Blessure" de Klotz, ce qui lui a été reproché, de rester trop dans la sphère des clandestins et d'esquiver le monde autour. "Los Bastardos" élargie le cercle d'une manière assez subtile. Mais on pense aussi aux pièges que Klotz a évité avec Perseval, restant dans le registre d'une histoire simple, sans complications stéréotypées, ce que ne fait pas vraiment Escalante, succombant à la surenchère au dernier moment.


Dans "Sangre" (2005), A. Escalante joue la lenteur sur un autre registre que celui déployé pour "Los Bastardos". Dans son dernier film, la lenteur était source d'une tension montant crescendo qui se devait d'éclater dans une explosion de violence dans les derniers plans. Mais sous cette violence finale, ou sous ce dernier plan apaisé du garçon dans un champ, reste un antagonisme citoyen middleclass étatsunien/précaire mexicain dilué dans un partage commun de la "misère". Tel était le regard porté par Escalante lors de sa rencontre avec les USA.

"Sangre", son film précédent, se situe au Mexique, il raconte comme un homme, Diego, va quitter le train-train de sa vie de petit fonctionnaire pour aller vivre dans une décharge. Toujours un rythme très lent mais pas vraiment de suspens ni de tension ici. Filmer de longues séquences de la vie quotidienne absolument ennuyeuses (Diego et sa femme regardent la télé en mangeant des ships, font l'amour parterre ou sur une table, préparent et mangent le petit déjeuner, etc) entre dans un processus voulu par Escalante qui souhaite faire passer quelque chose de la vie misérable de son personnage et du couple. Et ça fini (après que le spectateur ait plus ou moins souhaité arrêter de regarder le film deux ou trois fois pour cause d'une posture trop prétentieuse) par fonctionner aux deux tiers du film lors d'une ou deux scènes où l'on se rend compte que Diego, qui est comme nous, commence sérieusement à se questionner sur la vie qu'il mène. Une fois lorsqu'il se lave la bite dans le lavabo avant de se faire branler par sa femme devant le feuilleton TV, une autre fois lorsqu'il oublie de retirer les tortillas du feu au petit-déjeuner, semblant être ailleurs. Lors de ces scènes, les spectateurs ploient sous le poids des séquences précédentes décrivant patiemment le quotidien de Diego. Là où Escalante est fort, c'est qu'il parvient ainsi à ne pas faire de son personnage un type qui tombe toujours plus bas mais, au contraire, son départ pour la décharge (abandonnant son travail - lui-même choisi très rébarbatif par Escalante, il s'agit de procéder au comptage des gens qui rentrent dans un établissement -, sa femme d'une jalousie maladive et ses collègues qui le traitent de "toutou", mais rejoignant sa fille morte d'overdose dont il a déposé le corps à la benne à ordures) est le signe d'une nouvelle vie peut-être moins misérable, plus digne et libre même si plus pauvre.
JM
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar casseur » Jeu 27 Fév 2014 21:04

Tu ne dis pas que le film est intéressant du fait qu'il évoque la guerre complètement foireuse contre la drogue au Mexique (si ça intéresse qqun, il y avait un article là-dessus dans l'un des derniers numéros du Diplo). Dans le film, le copain de la soeur qui pique un sac de came est un de ces guérilleros entrainés par les Mexicains et les Américains du Nord pour livrer une guerre sans merci (mais pas sans bavures) aux trafiquants. On voit rapidement les humiliations des entraînements, on saisit les frontières poreuses entre milices de trafiquants, police, armée...

Mais bon, je suis pas sûr que ça t'intéresse, car cela replace le film dans ce qu'il semble d'après toi tenter de fuir dans ses intentions : le film-dossier.
casseur
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar JM » Ven 28 Fév 2014 17:17

casseur a écrit:Tu ne dis pas que le film est intéressant du fait qu'il évoque la guerre complètement foireuse contre la drogue au Mexique (si ça intéresse qqun, il y avait un article là-dessus dans l'un des derniers numéros du Diplo)


Je savais bien que tu regarderais le film et que tu le dirais, c'est pour ça ! ;)
JM
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar Notebad » Mer 9 Avr 2014 17:37

Le texte de Frodon sur le film, qui sort aujourd'hui en salle : http://www.slate.fr/story/85629/heli-amat-escalante

Touchant.
Notebad
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar JM » Mer 9 Avr 2014 19:18

Notebad a écrit:Touchant.


:?: :?:
JM
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar Notebad » Mer 9 Avr 2014 22:05

Oui, c'est assez touchant de constater, à chaque fois qu'on lit un de ses textes sur son petit blog de looser, que Frodon - qui a été rédacteur en chef des Cahiers pendant quelques années - est en fait un type qui défend absolument n'importe quoi, et surtout qui écrit plus mal qu'un gamin de 12 ans.

Ca restera quand même une grande énigme de l'histoire des Cahiers, ce passage de Frodon à la tête de la revue. Une sorte de point de non-retour aussi, peut-être...
Notebad
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar casseur » Jeu 10 Avr 2014 07:03

Notebad a écrit:Oui, c'est assez touchant de constater, à chaque fois qu'on lit un de ses textes sur son petit blog de looser, que Frodon - qui a été rédacteur en chef des Cahiers pendant quelques années - est en fait un type qui défend absolument n'importe quoi, et surtout qui écrit plus mal qu'un gamin de 12 ans.



Ah oui, un peu comme Buffalo Bill dans le film d'Altman...

Image

:lol:
casseur
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar JM » Jeu 10 Avr 2014 15:28

Ahah

Pour une fois, les Cahiers semblent à la hauteur de l'abjection du film, si j'en crois allociné :

Le plus abject ce n’est pas tant l’abominable scène de torture (…) que l’indolence calculée de la mise en scène d’Escalante, qui ne frémit pas d’un iota à l’approche de l’horreur, nivelant par un régime égalisateur – distance et coupes franches – les pires sévices et les microévénements du quotidien. Pour dire quoi ? des banalités complètes.
JM
 

Re: Heli, Amat Escalante, 2014

Messagepar casseur » Ven 11 Avr 2014 18:23

Notebad a écrit: sur son petit blog de looser, que Frodon - qui a été rédacteur en chef des Cahiers pendant quelques années - est en fait un type qui défend absolument n'importe quoi, et surtout qui écrit plus mal qu'un gamin de 12 ans.


En fait c'est pas un blog, c'est un claque !

Note de la rédaction: Slate.fr est partenaire de la sortie de Heli. Cet article est une nouvelle version de la critique publiée lors de la présentation du film au Festival de Cannes 2013.
casseur
 

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