Les bêtes du cinéma

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Les bêtes du cinéma

Messagepar _ » Sam 15 Fév 2014 16:15

_ a écrit:Regardé un film d'une grande mélancolie cette semaine, qui m'a bouleversé, j'en parle ici (rapidement, car peu de temps actuellement) car il s'agit d'animaux...

Il s'agit de "Bestiaire" de Denis Côté. Il y a beaucoup de choses qui me viennent à l'esprit, qui s'y entrechoquent, en voulant parler du film. Je vais essayer de procéder dans l'ordre pour ne rien oublier.

DC filme les animaux d'un safari canadien en hiver, parqués dans leurs cages. Il travaille essentiellement son cadre pour créer une impression d'étrangeté, pour déstabiliser les spectateurs, leur donner à voir que les choses qui se passent dans cet endroit sont tout sauf naturelles. Nous y voyons des animaux tels qu'on ne les avait jamais vus, et tels qu'on aimerait bien ne jamais les voir. Le cadre offre parfois un regard partiel sur ceux-ci, il ne prend pas ceux-ci pour centre. D'un dromadaire nous ne verrons que les pattes tremblantes, tournant maladroitement autour d'un saut noir (de nourriture probablement) qui occupe le centre du cadre. D'un lion nous ne verrons que les yeux et la crinière dépasser furtivement mais à répétition en bas du cadre, sortir comme un pathétique pantin hors de sa boîte. Il se dégage un fort malaise de ces choix esthétiques voulus, une forme de démence, de spleen semblent traverser tous ces animaux en captivité. De même, nombre d'animaux sont filmés regardant stoïquement, fixement la caméra. Le spectateur se sent regardé, comme muettement interpellé par les regards des animaux en détresse.

Plutôt que de montrer du doigt les responsables d'un tel endroit très explicitement, DC choisit plutôt de filmer chacun à sa place, sans prendre directement parti sinon via un montage bien pensé. Et nous réalisons que son regard égalitaire met en apparence de lui-même les hiérarchies du lieu. Au plus bas, les animaux, bien sûr. Personne dans ce lieu ne semble vraiment se rendre compte de ce que nous, nous ressentons pour eux, cette vie affreuse qui leur est réservée jusqu'à l'empaillage qui les attend et va les immortaliser en les vidant mécaniquement de leurs organes (totalement réifiés, ils vont "vivre" après leur mort uniquement pour leur apparence extérieure, celle-là même qui leur a causé la vie qu'ils ont eu dans le safari). Mais lorsqu'il filme la réouverture du safari, DC montre les employés du parc eux-aussi ignorés par les touristes qui viennent en visite. Au mépris des employés pour les animaux, répond le mépris des clients pour les employés. DC décrit le safari comme un cercle absurde, à la manière des mouvements circulaire des animaux coincés dans leurs cages. Mais il peut arriver qu'un petit lama stoïque et la gueule toute blanche "regarde" des enfants un peu vulgaires, et les hiérarchies se trouvent alors complètement bouleversées, et la boucle est bouclée.

Autre chose. Ces animaux ne manquent pas d'évoquer quelques stars du grand écran, le film charrie avec lui, volontairement ou pas, tout un imaginaire de cinéma (dès le début les quelques bisons rappellent les troupeaux des westerns, la biche évoque Bambi...). Le film fait d'ailleurs un peu penser à ce court métrage en pâte à modeler (avant un Wallace et Gromit) qui se passe dans un zoo et où un personnage interviewe des animaux malheureux (mais là il y avait encore sans doute un recours trop marqué à l'anthropomorphisme).


polichinelle a écrit:
_ a écrit:Regardé un film d'une grande mélancolie


Tiens, c'est un peu bizarre.. ?


_ a écrit:
polichinelle a écrit:
_ a écrit:Regardé un film d'une grande mélancolie


Tiens, c'est un peu bizarre.. ?


Tiens, je réécoutais justement la chanson de Ferré, ce matin :

C'est un chimpanzé au zoo d'Anvers
Qui meurt à moitié, qui meurt à l'envers
Qui donn'rait'ses pieds pour un revolver, la mélancolie

La mélancolie, c'est les yeux des chiens quand il pleut des os


casseur a écrit:Une interview de Côté sur independencia à propos du film : http://independencia.fr/revue/spip.php?article742

Je sais pas si le film est bien mais le mec est assez puant.


_ a écrit:Il faut voir le film mais effectivement les propos du réalisateur peuvent refroidir. Cette espèce de morgue méprisante et hautaine (ça m'intéresse beaucoup de discuter avec les spectateurs pour pouvoir me foutre de leur gueule en interview...), ce refrain anti-intellectuel (...plutôt que d'expliquer sincèrement mes choix et mes idées de mise en scène), sont trop appuyés pour être pris au sérieux, à mon avis.


JM a écrit:Ahah, le discours type de l'intellectuel qui fait mine de s'ignorer, c'est ridicule.
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Re: Les bêtes du cinéma

Messagepar _ » Sam 15 Fév 2014 16:40

"Bovines" (2011) d'Emmanuel Gras pourrait constituer une sorte d'alternative à "Bestiaire". EG, placide, filme des vaches dans les prés normands, et il retient au montage quelques passages parmi les plus évocateurs (mais pas toujours, il y a aussi bcp de la poésie dans ce beau film). Je n'ai pas lu d'entretien avec le réalisateur, mais c'est peut-être plus sincère que la méthode DC parce qu'on ne sent jamais une intension de titiller, de provoquer les spectateurs (qui pourra ensuite être regardée de haut et moquée par le cinéaste) sur le dos des animaux (et des humains) filmés. Le regard d'EG est tendre, contemplatif, il n'y a pas la même tension que chez DC. Ca n'est pas le même regard, pas la même façon de faire appel aux spectateurs.

Chez EG, on l'invite en plein air à partager un quotidien, celui des vaches, chez DC on l'énerve en l'enfermant dans le zoo avec les bêtes qui y sont parquées, on se joue des animaux, puis on se joue des spectateurs.

Ceci dit, la méthode manipulatrice (du réel) et provocatrice de DC est au moins aussi ancienne que le "Terre sans pain" de Bunuel, il est sans doute difficile de la balayer d'un simple revers de la main.
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Re: Les bêtes du cinéma

Messagepar Notebad » Dim 16 Fév 2014 18:50

Est-ce que "Bovines", ça n'est pas un peu du "visuel", comme disait Daney ? Est-ce que ces jolies images de vaches qui attendent dans les prés d'être séparées puis abattues pour finir dans nos assiettes n'ont pas pour rôle en quelque sorte de faire écran à ce pour quoi on programme leur naissance et le confort de leur vie que nous voyons à l'écran ? C'est une question que je me suis posée à l'époque où j'ai vu le film, j'étais pas complètement convaincu en sortant. Et finalement, c'est marrant parce que j'ai l'impression que ça rejoint un peu ta comparaison avec "Bestiaire" ! J'ai pas vu ce doc mais étant donné ce que vous en dites, je peux me faire une idée.
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Re: Les bêtes du cinéma

Messagepar Notebad » Mer 12 Mar 2014 18:58

J'ai regardé un doc de 2009 hier, "Vertige d'une rencontre" de Jean-Michel Bertrand. Il y a de très belles choses, surtout des scènes magnifiques avec les animaux sauvages. De jeunes chamois aux corps élastiques qui font les fous sur des névés à l'arrivée du printemps, des hermines qui sautillent de rochers en rochers en faisant des contorsions burlesques, etc. On se rend bien compte, en voyant ainsi la nature en action, de l'inutilité de tout effort d'enrobage scénaristique, technologique, pour rendre ces bestioles amusantes. Le dessin-animé, le numérique, sortent irrémédiablement perdant face à une nature déjà en elle-même - même si malgré elle - joyeuse et burlesque.

Le moins intéressant est le commentaire du cinéaste sur ses images, sauf lorsqu'il évoque sa relation avec les animaux avec lesquels il travaille (un âne, puis un cheval de montagne), ou quand il donne simplement le nom des espèces que nous voyons. Le grand discours sur la nature et l'explication du processus de disparition de l'homme face à la nature (pour la filmer) sont superfétatoires.
Notebad
 

Re: Les bêtes du cinéma

Messagepar JM » Sam 21 Juin 2014 15:45

Rapidement car c'est pas le sujet, j'ai regardé "Vic+Flo ont vu un ours" de Denis Côté (même année que "Bestiaire"). C'est nullard, film complètement antipathique pour les mauvaises raisons (qu'on trouvait déjà dans son interview à Independencia citée plus haut), le côté hautain du réalisateur qui croit faire du neuf essentiellement avec du ringard et des clichés. On regarde le film et les personnages de manière surplombante, le nez pincé pour ne pas éclater de rire, à l'extérieur de leur histoire, leur vie. Il y a un passage dans une prison pour femmes, quasiment abstrait, complètement détaché du reste du film, genre le type snob qui fait de l'art plastique à l'heure de représenter l'espace de la prison (Le passage dans la prison pour femmes dans "Suzanne" de Suzanne Quillévéré était plus touchant, moins cynique. Il s'intégrait plus au reste du film, au propre parcours humain de Suzanne, et évitait ainsi de faire passer les détenues pour des animaux en cage). Le final outrancier (d'un film qui dès le début donne l'impression de ne pouvoir aller nulle part sinon dans le mur) enfonce le clou.
JM
 


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