Le ciel est gris sur la Turquie (Nuri Bilge Ceylan)

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Le ciel est gris sur la Turquie (Nuri Bilge Ceylan)

Messagepar JM » Lun 24 Fév 2014 21:26

Chantal a écrit:
JM a écrit:J'ai l'impression que le petit buzz autour de Béla Tarr est retombé maintenant, non ? Tant mieux. Qui sera le prochain ?


Pourquoi pas Nuri Bilge Ceylan ? Mal aimé aujourd'hui par quelques puristes raffinés, rassemblant pourtant ni plus ni moins ce qui leur plaît chez d'autres (dont Béla Tarr fait partie), il pourrait bien être "redécouvert" dans quelques années avec tout le tralala.. il faudrait pour cela au moins la caution intellectuelle d'un grand penseur tel que Rancière. Tu as vu son dernier film JM ? Il m'a fait forte impression.


JM a écrit:
Chantal a écrit:
JM a écrit:J'ai l'impression que le petit buzz autour de Béla Tarr est retombé maintenant, non ? Tant mieux. Qui sera le prochain ?


Pourquoi pas Nuri Bilge Ceylan ? Mal aimé aujourd'hui par quelques puristes raffinés, rassemblant pourtant ni plus ni moins ce qui leur plaît chez d'autres (dont Béla Tarr fait partie), il pourrait bien être "redécouvert" dans quelques années avec tout le tralala.. il faudrait pour cela au moins la caution intellectuelle d'un grand penseur tel que Rancière. Tu as vu son dernier film JM ? Il m'a fait forte impression.


Oui, j'ai vu le film Chantal : "Il était une fois en Anatolie", c'est de celui-ci que tu parles ?! Et il m'a beaucoup plu. Mais moi, tu vois, je pense que le prochain sur la liste des rachats, ça sera plutôt Malick (processus en cours). Peut-être que Ceylan devra attendre son tour...

Tiens, ça me fait penser qu'il y a dans ce film un passage où un flic utilise une petite caméra digitale pour filmer le "lieu du crime". Il filme caméra au poing, à la va vite, au plus près des preuves, pendant que la caméra de Ceylan travaille ses angles, ses cadres, son point de vue pour le filmer lui, les autres et ce qui les entoure. J'ai l'impression dans cette courte scène que Ceylan expose tout ce que je n'aime pas dans le tournage caméra au poing (dont je parlais récemment à propos du film "A propos d'Elly"), dans l'écart même qu'il propose vis à vis de cette méthode derrière sa propre caméra.


Chantal a écrit:
JM a écrit:Tiens, ça me fait penser qu'il y a dans ce film un passage où un flic utilise une petite caméra digitale pour filmer le "lieu du crime". Il filme caméra au poing, à la va vite, au plus près des preuves, pendant que la caméra de Ceylan travaille ses angles, ses cadres, son point de vue pour le filmer lui, les autres et ce qui les entoure. J'ai l'impression dans cette courte scène que Ceylan expose tout ce que je n'aime pas dans le tournage caméra au poing (dont je parlais récemment à propos du film "A propos d'Elly"), dans l'écart même qu'il propose vis à vis de cette méthode derrière sa propre caméra.


Hello JM,

Oui, mais en même temps il y a quelque chose d'un peu gênant là-dedans. Je trouve que le décalage que tu décris sent trop la séparation entre le regard du filmeur lambda et "le regard de l'Artiste". un truc un peu trop aristocratique, quoi. Je t'explique comment, moi, j'aurais vu la même scène avec un écart plus flagrant et qui mette plus en danger l'auteur derrière la caméra :

Au montage, Ceylan aurait pu intégrer par exemple des images prises avec la caméra DV du flic. On aurait pu voir son regard s'attarder sur un détail insignifiant, ou filmer quelque chose d'autre que ce qu'on lui ordonne de filmer. Pourquoi pas le chien qui jappe au loin, par exemple, au lieu que ça soit dans un plan fixe bien maîtrisé. Ca aurait pu créer ainsi un moment de flottement, de tension, dans la réalisation (certes très réussie) léchée du reste du film.

Il y a du pour et du contre. Le contre, c'est que ça viendrait casser le point de vue très travaillé du cinéaste tout au long du film, dont il faut que nous reparlions plus tard d'ailleurs ! ;) En même temps, le film est aussi fait de ces nombreuses digressions parlées entre les différents personnages, donc je me demande si mon idée (de l'ordre d'une digression de l'image) ne s'inscrirait pas plutôt bien dans le reste du film.


JM a écrit:Hello,

Au lieu d'un point de vue, il faut sûrement quand même parler de plusieurs points de vue. A mon sens, l'introduction du film (peut-être d'ailleurs trop théorique pour un début, elle court le risque de repousser d'emblée) condense les différents points de vue en présence (au nombre de trois).

Nous avons d'abord une caméra qui observe de l'extérieur (à travers le carreau d'une fenêtre sale) trois personnages en train de discuter dans une pièce. Je dirais qu'il s'agit là du point de vue "médian" du film, celui qui nous offre le commun des personnages tout au long du film. Dans "médian", j'inclue l'idée de "médiation", c'est le point de vue de la parole agissante.

L'un des personnages se déplace dans la salle et vient se positionner devant la fenêtre d'où observait la caméra. La caméra anticipe ce mouvement et recule légèrement, le visage du personnage se retrouve en gros plan, il regarde à l'extérieur et fait en même temps un regard caméra. C'est le deuxième point de vue du film, que j'appellerai "existentiel", celui qui ausculte l'être des personnages de l'histoire.

Enfin, je crois qu'il y a une coupure (ou un long travelling arrière, j'ai la flemme de vérifier !), et nous avons un plan d'ensemble de la boutique où sont les trois hommes, la caméra se place loin, derrière le chien qui est attaché devant le bâtiment. L'homme qui regardait à la fenêtre sort pour donner à manger au chien. Et c'est le troisième point de vue du film, que je nommerai "surplombant". Celui qui englobe les personnages (en les engloutissant parfois) dans le cadre et le milieu où ils gravitent. Ces trois points de vue sont, bien sûr, complémentaires, ils se nourrissent l'un l'autre.

Peut-être qu'il y a un seul plan du film qui échappe à cela (dans mon souvenir), c'est celui de la pomme qui tombe de l'arbre et dont nous suivons la trajectoire, roulant jusqu'à un ruisseau où elle se laisse dériver avant d'être stoppée sur un replat. Mais, je sais pas, sans doute qu'on pourrait également le rapprocher du premier type de point de vue, même si, une pomme, ça ne cause pas.
JM
 

Re: Le ciel est gris sur la Turquie (Nuri Bilge Ceylan)

Messagepar JM » Mer 26 Fév 2014 22:30

J'ai ouvert un topic Ceylan car j'ai regardé "Les Trois Singes" (2008) l'autre jour.

Sous un ciel bas et lourd, perdu dans un plan d'ensemble, la silhouette noire d'un homme se dessine sur une terrasse, face à la mer. C'est le dernier plan du film, ça aurait pu être le premier si Ceylan n'avait pas eu l'intention de nous désarçonner les premières minutes. lol

Le film a raconté une tranche de vie de cet homme et de ceux qui l'entourent dans sa maison biscornue : une femme qui le trompe pendant qu'il fait un séjour en prison, un fils paumé qui fait rien de ses journées, un patron homme politique véreux, et un jeune fils décédé dont le fantôme dégoulinant hante la maison. Vous allez me dire qu'avec ces personnages on peut déjà raconter pas mal de choses, mais Ceylan non. Le scénario est vidé, et autant que possible (l'histoire de l'enfant décédé est volontairement escamotée par exemple), de toute substance, il reste extrêmement prévisible. Pourquoi pas, mais alors comment retenir l'attention 1h45 ? Ceylan pense que sa mise en scène, à elle seule, peut aimanter les spectateurs. Pari risqué quand on se repose essentiellement sur un style finalement fort académique, quand on se croit obligé d'aller vers un esthétisme outrancier afin de faire passer les ambiances de force, plutôt que de les suggérer. Tout cela s'alourdit petit à petit, devient pâteux, ennuyeux, se vide de toute poésie pour laisser place à un réalisme froid et neurasthénique. Le ciel est gris sur la Turquie, mais trop gris pour ne pas être surtout la-Turquie-de-Ceylan.
JM
 

Re: Le ciel est gris sur la Turquie (Nuri Bilge Ceylan)

Messagepar JM » Ven 30 Mai 2014 18:10

Bon ben voilà, l'esthétisme boursouflé récompense l'esthétisme boursouflé, et la boucle est bouclée...
JM
 

Re: Le ciel est gris sur la Turquie (Nuri Bilge Ceylan)

Messagepar JM » Jeu 12 Fév 2015 18:12

"Leviathan" du russe Andrey Zvyagintsev m'a laissé un peu la même impression que Ceylan. C'est plutôt bien fichu esthétiquement, mais...

Un camarade me parlait l'autre jour de "fin de l'Histoire" à propos du cinéma d'auteur chinois contemporain. Même s'il faut prendre cet argument avec des pincettes, qu'il ne me paraît pas applicable pour n'importe quel cinéaste chinois (surtout pas JZK ou Wang Bing), c'est à ça aussi que j'ai aussi pensé devant ce "Leviathan". Un film gueule de bois, dans lequel l'individu n'a pas d'autre choix que de survivre par lui-même dans un monde bâtie à la hâte et malhonnêtement sur les restes du vieux monde communiste, dans lequel on ne croit plus en rien, dépolitisé (aussi bien au niveau collectif qu'individuel), d'ailleurs les personnages font du ball-trap avec les dirigeants successifs de la Russie depuis Lénine. Les derniers plans qui scellent l'alliance de pouvoir entre l'Eglise et les politicards mafieux locaux sont une illustration du retour de l'ordre ancien, biffant définitivement l'Histoire passée et rayant de l'avenir tout possible mouvement. Rien ne bougera plus, à l'image des premiers et des derniers plans insistants sur la nature, l'Histoire est gelée, tétanisée, un monstre trop lourd à manoeuvrer.

L'extrait du message de mon copain :

Les personnages des films récents chinois sont détachés d’une verticalité historique présentant développement et chute, ils se situent dans une horizontalité sans temporalité qui est celle du contexte présent surtout matérialisé en terme d’espace : poussière et campagne, glace et charbon (plusieurs films sur les mines). A l’heure du grand développement économique urbain de la Chine, ils ne participent pas à cette histoire, sont laissés au bord, dans ces contrées abandonnées où ils errent comme des fantômes ou des morts vivants (les mots sont plusieurs fois utilisés dans Black Coal, et le personne de Xiao Wu est aussi un errant dans la monotonie d’un quotidien sempiternellement reproduit).

C’est le résultat d’une société capitaliste inégale qui a remplacé la perspective du matérialisme historique marxiste à tendance téléologique où les efforts de l’individu, unis à ceux de ses semblables, hissent la communauté vers un avenir meilleur.

Ces films nous présentent une certaine fin de l’histoire.
JM
 


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