Les loups et les agneaux (Scorsese)

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Les loups et les agneaux (Scorsese)

Messagepar _ » Dim 1 Juin 2014 10:07

Notebad a écrit:
Dans l'état d'esprit, les deux films ont beaucoup en commun, c'est clair. Vieux Scorsese poursuit ici, via la fiction, son travail d'archiviste, pédagogue de l'histoire du cinéma d'antan. Évidemment, comme dans ses "voyages" (et dans "The Artist"), "Hugo" comporte son lot de révisionnisme. Avant d'être un film qui pourra être projeté à la cinémathèque comme document informatif (c'est une bande annonce luxueuse de deux heures pour promouvoir la restauration récente des films de Méliès), c'est la cinémathèque qui est toute entière dans son film (des scènes de séances de projection des films restaurés, à l'exposition fétichiste du matériel de l'auteur, en passant par la bibliothèque). "Hugo" est un film-cinémathèque. Il semble que ce soit la seule ambition de Scorsese, et en même temps que celle-ci est monumentale, elle est également particulièrement étriquée ! Et Scorsese a bien fait de choisir Méliès parce qu'il peut se contenter de vanter chez lui deux choses très simples et passe-partout qui ne vont casser les pieds de personne : le bricoleur de génie et le rêveur. Il n'a rien d'autre à analyser. C'est comme avec "The Artist", on retient du film que le cinéma muet c'était bien … parce que c'était muet. "Hugo" est du coup totalement bancal puisque l'aventure virtuose promise au début se transforme rapidement en un hommage pataud au maître de l'illusion. L'automate est rapidement remisé au placard, comme la relation entre les deux enfants, pour faire place à l'exaltation de Méliès.

Il faut quand même revenir sur l'automate, puisque Scorsese axe le destin des personnages du film autour de la notion d'automates et de machines. Pourquoi pas, l'idée est intéressante. Ce que propose Scorsese, c'est que nous sommes au monde comme des rouages de celui-ci. Pour bien vivre, nous devons tous trouver notre fonction, comme chaque rouage de la mécanique d'une horloge permet de la faire fonctionner. Bizarrement, il y a quelques pièces qui sont négligées dans son film : l'oncle alcoolique dont tout le monde se fiche qui recueille Hugo dans la gare et qui meurt tragiquement, le gosse mendiant dans la gare arrêté par le policier. On sent bien que le film n'a pas vraiment le temps de se préoccuper de ceux-là, de sortir des rails pour se préoccuper d'autre chose que des petits génies. Il semble que ceci ne soit pas vraiment neuf chez l'auteur, et pas très beau non plus. Travis dans "Taxi Driver" se croyait aussi investi d'une mission qui le plaçait au-dessus de ceux dont il voulait "nettoyer" la ville, le problème de Paul dans "After Hours" était qu'il ne parvenait pas à trouver, implorant Dieu, cette fonction qu'on voulait lui faire jouer dans un Soho nocturne et taré…


Enfin regardé Le Loup de Wall Street, au contraire du film de McQueen on en sort avec mille choses à dire, des idées plein la tête, une sensation étrange...

Je repars du dernier paragraphe de Notebad sur Hugo, qui me semble valoir pour une grande partie de la filmo de Scorsese (en particulier ses films sur la mafia dont il reprend ici en partie le canevas de manière fort judicieuse). Je sais pas exactement quand ça bascule mais ça doit pouvoir se trouver et s'analyser. Disons que dans ses premiers films il n'y a pas encore ce mépris pour les petites gens qui n'ont pas accompli quelque chose qui les rende extraordinaires (qu'ils échouent ou pas), qui n'ont pas la volonté de changer leur petite vie misérable. J'utilise à dessein la terminologie nietzschéenne, parce qu'il y a de ça dans Le loup de Wall Street, chez ce type qui se déleste de toute vertu et crache sur ceux qui sont incapables de se libérer. Pour une fois, je doute qu'on puisse voir une figure christique dans le personnage principal, mais je peux me tromper. En même temps, tout cela est de l'ordre de la dégénérescence, car il ne s'agit pas de se libérer véritablement mais de basculer dans une autre forme de prison : le matérialisme le plus avide. Belfort se transforme peut-être en lion (même s'il se fait appeler loup, le sigle de sa compagnie est un lion) mais il ne devient jamais enfant. Lorsqu'il prend les vieux cachets et devient paralysé, incapable de parler (scène excellente dans laquelle Di Caprio joue de son corps comme dans les meilleurs films burlesques), il ne sait comment descendre l'escalier de l'hôtel et se demande "comment fait la petite ?". Il est devenu enfant mais c'est seulement son corps se trainant par terre qui est réduit à cela, il s'agit donc d'une régression (supplémentaire), et non d'une ascension.

Par rapport à cette forme de hiérarchie sociale, très aristo (rôle de Scorsese dans Gangs of NY ?), le film est vraiment proche de Catch me if you can de Spielberg, avec Di Caprio. Il y a d'ailleurs quelques clin d'oeil au film de SS dans le film de MS, il me semble (quand Belfort parle de James Bond aux flics, on se souvient que c'était le héros du personnage du film de SS...). On a d'un côté le flic un peu miteux qui prend le métro, qui combat pour l'honneur et la vertu, et de l'autre l'escroc qui vit la belle vie avec les millions qu'il se fait en escroquant les autres. Toutefois, la fin n'est pas tout à fait la même. Chez MS, le personnage est incapable de trahir complètement, de passer de l'autre côté, du côté de la loi, tandis que chez SS, évidemment, le salut passe par le retournage de veste et les bons et loyaux services pour la police.

Le mouvement général du film me semble être circulaire, il s'agit d'une boucle en fait. Je pense que le point de vue de Scorsese sur le système, point de vue largement discutable, c'est que chacun voudrait devenir un Belfort. Si des millions de personnes achètent le bouquin de Steve Jobs dans le monde, c'est parce qu'ils cherchent une recette pour devenir comme lui (et non pour s'y opposer), donc ainsi ce système s'alimente lui-même. Le jeune initié (Belfort au début, par son mentor de la première boîte) devient initiateur (Belfort à la fin qui donne des cours de vente), et la machine peut continuer de tourner sans entrave majeure.

Belfort n'hésite pas à recruter la main sur le coeur (comme il le rappelle lors de son laïus devant ses employés qui évoque les dialogues du mac Keitel à sa pute dans Taxi Driver), mais il n'hésite pas non plus à licencier en deux temps trois mouvements. La force du film de Scorsese, c'est de ne pas insister sur les contradictions de Belfort, de les montrer seulement au passage, et de provoquer la réflexion au-delà de la virtuosité et du rythme échevelés de son film. A suivre, donc...
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Re: Les loups et les agneaux (Scorsese)

Messagepar Sword7 » Dim 1 Juin 2014 20:23

Salut,

Je crois pas que tu puisses parler de Nietzsche, d'ailleurs tu y mets toi-même un bémol après... Tout le monde sait que Scorsese est tout ce qu'il y a de plus chrétien. Comme chaque fois chez MS, il y a la chute, le trip du gars, son ascension, est arrêtée à un moment donné. Le prête qui est derrière la caméra reprend le contrôle du personnage et dit stop, faut se calmer maintenant !

Par contre, sur le regard que Scorsese porte sur tout ça, je te rejoins largement, même si je m'abstiendrais de parler de regard aristocratique. Chez MS il y a un passage du "rien" au "tout" (et éventuellement retour au "rien") qui est très important ; comment le petit binoclard, prolo de Little Italy, est devenu l'un des réalisateurs américains les plus fameux (en réalisant parfois de méga-croûtes pour aller chercher l'oscar), malgré quelques crises qu'il a traversées et qui l'ont ramené à zéro. L'aristocratie est généralement déjà bien installée dans la bonne société, peu lui chaut ce type de trajectoire, son regard est nettement au-dessus de ça. Comme le lui fait comprendre le flic sur son bateau, Belfort a peut-être réussi mais il a quand même tout du nouveau riche vulgaire et arrogant.

Le passage où le type qui nettoie son aquarium est viré manu militari après que le chef ait avalé son poisson rouge, c'est du Darwin. Le gros poisson mange le petit, c'est la sélection naturelle. Question : Scorsese est-il de ceux qui pensent que le capitalisme est une loi de la nature, ou a-t-il du recul par rapport à tout ça ?
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Re: Les loups et les agneaux (Scorsese)

Messagepar JM » Sam 7 Juin 2014 17:47

En fait, ce que vous suggérez, à juste titre à mon avis, c'est que Scorsese s'inscrit complètement dans la tradition hollywoodienne du spectacle pour le spectacle, du spectacle indissociable de la vie, laissant dans l'ombre un cinéma italien fondateur pour lui (néo-réalisme) très différent dans le fond et la forme. Et comme le dit Sword, ça coïncide parfaitement avec son propre parcours de cinéaste, auteur virtuose, traversé par des crises de "jeunesse", devenu véritable forcené du spectacle grand public (notamment pour décrocher enfin la statuette des Oscars). Il faut que ça swing, qu'on en foute plein la vue pour se distinguer, mais aussi parce que les spectateurs en veulent toujours plus et qu'il faut bien les sustenter. C'est, ni plus ni moins, le point de vue de Belfort. Qu'on se souvienne la fin de ''Shutter Island'', le personnage joué par Di Caprio laissait comprendre qu'il valait mieux que tout continue comme avant, la grande mise en scène, le grand délire, plutôt que le retour à la triste réalité. Et la fin de "Taxi Driver" (le type a une certaine célèbrité après son carnage), et celle de "After Hours" (retour au bureau après une nuit bigger than life : le cauchemar est là dans ces travellings à travers les ordinateurs uniformes et l'ambiance grisâtre, pas dans sa nuit de folie), celle de "King of Comedy", évidemment (Pupkin a un succès en librairie avec son bouquin), etc., etc....
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Re: Les loups et les agneaux (Scorsese)

Messagepar _ » Mar 10 Juin 2014 22:01

JM a écrit:laissant dans l'ombre un cinéma italien fondateur pour lui (néo-réalisme) très différent dans le fond et la forme.


S'il s'inspire de l'Italie, c'est surtout à partir de la commedia dell'arte, à mon avis...
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Re: Les loups et les agneaux (Scorsese)

Messagepar JM » Lun 21 Juil 2014 22:30

JM a écrit:celle de "King of Comedy", évidemment (Pupkin a un succès en librairie avec son bouquin), etc., etc....


Revu le Scorsese hier soir, toujours du mal avec ce film peu aimable (pas d'identification possible), pas vraiment dramatique (tout est ''pour rire'', à commencer par le pistolet qui sert à menacer Jerry), mais pas vraiment drôle non plus. Je pense que c'est l'un des films les plus difficiles d'accès de Scorsese, d'abord au point de vue culturel (on connaît mal le Jerry Lewis du one man show TV, par exemple même si Scorsese laisse des pistes on comprend pas forcément immédiatement que certaines situations tragiques sont en fait sous-tendues par des gags - les cartons que donne Pupkin à lire à Jerry au téléphone rappellent les cartons utilisés lors de son one man show), et parce qu'il joue sur plusieurs registres ce qui est très risqué (sans compter le travail osé sur les acteurs, De Niro en trublion fête se substituant au personnage habituel de Lewis qui est lui ici complètement hermétique - bâillonné au sens propre par Pupkin !!). Son film suivant, ''After Hours'' épouse un ton de comédie beaucoup plus net, même s'il y a toujours une bonne part de malaise à l'intérieur.

J'avais oublié qu'en fait le show de Pupkin est plutôt bon lorsqu'il s'impose dans l'émission de Jerry. Même s'il s'agit-là probablement du show de sa vie, qu'il a passé des heures, des jours, des mois, des années à peaufiner chez lui dans sa chambre, le résultat est quand même là, c'est pas minable du tout. Il termine son numéro par ces mots : ''Mieux vaut être le roi d'un soir, qu'un charlot toute sa vie !", c'est bien exactement ce dont nous parlons ici. Faudrait relier ça au quart d'heure de gloire de Warhol, je présume... et comme on l'a dit aux échecs passés de Scorsese lui-même qui l'ont très marqué.
JM
 


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