Fan Club de Bong Joon-ho

Discussions

Fan Club de Bong Joon-ho

Messagepar scienezma » Dim 13 Juil 2014 11:18

Je profite de l'été pour recoller un peu les morceaux :

JM a écrit:Mother de Bong Joon-ho (2009)

Le "mother" du titre sonne comme "monster". A ce titre, le film rappelle autant Memories of Murder (souvent cité) que The Host. Le cinéaste est en proie à un étrange paradoxe : il fait autant que possible reposer le développement de son récit sur une série d'accidents et de hasards (jusqu'au meurtre de la fille) quand, formellement, il en calcule tous les effets et les conséquences sur les spectateurs.

Il obtient donc un faux film ouvert, en réalité complètement fermé. On peut s'amuser de voir le film apprécié chez Independencia, alors même qu'ils reprochent (de manière exagérée et malintentionnée) ceci à des auteurs tels qu'Abbas Kiarostami ou Alain Cavalier. Le travail du cinéaste s'apparente ici à celui d'un réparateur d'horloge, ou d'un chirurgien ; il ne tolère visiblement aucun "accident" au tournage. On est très proche d'une certaine tradition étatsunienne du dosage du moindre effet (recours au suspense), de la mécanique de précision (y compris dans la "gestion" des acteurs, et en particulier de la mère qui livre une partition digne-d'être-primée-meilleure-actrice-de-l'année). Pourquoi pas.

Seulement, la contradiction avec les ressorts hasardeux du récit est trop énorme pour ne pas s'interroger. Le cinéma n'est-il pour Bong Joon-ho qu'un moyen d'arriver à ses fins, à savoir balader et tromper les spectateurs comme bon lui semble ? De jouer deux heures durant en petit malin au chat et à la souris avec eux, et après moult rebondissements terminer comme cela avait commencé (filmer un personnage d'idiot ne veut pas dire qu'il faut prendre les spectateurs pour des imbéciles !) ? C'est un peu mince pour vraiment s'extasier avec le concert de louanges qui a entouré le film dans la presse, d'autant que la mécanique bien huilée tourne à vide, les fréquents twists finissant par lasser.

On nous dira alors que le film est un terrible portrait de la Corée du Sud, où les mères sont infanticides et meurtrières, les prisons pleines de débiles innocents mais incapables de se défendre, les rues de types friqués qui roulent avec leurs grosses cylindrées sur les passants, etc. D'accord, mais tout cela ressemble quand même bien plus à une toile de fond cynique qu'à une préoccupation réelle du cinéaste. Celui-ci se laisse d'ailleurs emporter par une complaisance (notamment à la violence) qui touche, disons-le, une majorité de cinéastes coréens contemporains. Sous couvert de dépeindre un portrait au vitriol de la société coréenne, ce cinéma laisse grossièrement le coup de dé du politique (en même temps que celui du "réel", naturellement) au vestiaire en se gargarisant de son esthétique "à couper le souffle", ou de "sa maîtrise extrême".



JM a écrit:J'en profite pour republier ici mes notes sur "The Host" :

Terreur, es-tu là ?

Dans "The Host", Joon-ho Bong propose un double mouvement intéressant autour de la croyance et de l'absence de croyance. En effet, à plusieurs reprises (au moins deux fois dans le film), la parole de Gang-du bute contre celle des scientifiques. Ceux-ci ne croient jamais en ses propos. D'abord lorsqu'il leur annonce que sa petite fille, censée être morte, a téléphoné dans la nuit sur son portable (c'est toute la famille présente qui confirme pourtant ses dires) puis vers la fin lorsqu'il leur dit le lieu exact où elle se trouve. Non seulement les propos de Gang-du ne sont pas écoutés mais surtout ils passent, aux oreilles des scientifiques à qui il les tient, pour des élucubrations dues à un pseudo virus par lequel il aurait été infecté en se frottant de trop près à la bête des égouts.

Selon l'expert américain dépêché, c'est "dans la tête" que réside le virus, c'est là que réside le mal et c'est là qu'il faut aller le chercher au terme d'une opération chirurgicale qui relève de la torture. Le spectateur comprend bien (lorsque le chirurgien annonce à Gang-du que la mort d'un soldat n'était pas due à un virus mais à une crise cardiaque contrairement à ce qu'annonçait la télévision locale) qu'il n'y a aucun virus, qu'il est le fait d'une invention des scientifiques américains qui veulent profiter de l'occasion pour jouer aux docteurs maboules dans leurs petits bungalows transformés blocs opératoires. Mais dans l'esprit des scientifiques justement (et en particulier pour le docteur américain), ce virus existe bel et bien, ils y croient dur comme fer. Nulle manipulation de la population, il faut qu'il y ait un virus, point barre. C'est dans l'air.

Ils croient donc en quelque chose qui n'existe pas (le virus propagé par le monstre géant) en s'évertuant à le prouver, et ne croient pas une seconde à ce qui est réellement et facilement vérifiable (l'existence de la petite fille de Gang-du). Probablement intentionnellement, Joon-ho Bong ne nous montre jamais les forces de l'ordre ou les scientifiques s'intéresser au monstre. Durant tout le film, le combat semble en effet entièrement se livrer entre la famille Hee-bong et celui-ci. Jamais on ne voit un soldat (l'armée est pourtant convoquée) ou un policier chercher ou lutter contre l'énorme monstre. Cette absence sème le trouble, elle rend la quête du virus bien plus importante que celle du monstre aux yeux des scientifiques qui recherchent finalement dans la tête de Gang-du la source d'un dérèglement mental qui est en fait celui d'un de leur confrère (le médecin légiste américain qui ordonne sur un coup de tête à son assistant de jeter du produit toxique dans le lavabo en début de film) à l'origine du monstre voire de celui du chirurgien américain lui-même qui se persuade pathologiquement de l'existence d'un virus. Ce qui inquiète les autorités, dupées par le discours des scientifiques, c'est le pseudo virus. D'où leur utilisation de l'"agent jaune".

Contre-pieds tragi-comique : la terreur sur la ville n'est absolument pas suscitée par l'énorme mutant visible et réel qui détruit tout sur son passage et mange des individus mais par un virus invisible et inventé qui risquerait de proliférer dans les rues de tout Séoul. Et qu'y a-t-il qui gravite autour de cette terreur ? Les autorités ainsi que les médias qui croient les scientifiques et "propagent" la menace du virus, et en face les citoyens écologistes manifestant contre l'emploi de l'agent jaune au bord du fleuve habité par le monstre, se fichant éperdument, et de la présence du monstre (quel étonnement dans la foule lorsque celle-ci s'invite à l'improviste à la fête !), et du supposé danger de virus.

Et, bien sûr, la famille Hee-bong, improbable, dont l'effort est tout tendu vers la victoire collective (et un peu exaspérante) contre le batracien géant, meurtrier du père et de l'enfant.



casseur a écrit:
lakhdar75 a écrit:
casseur a écrit:J'ai arrêté le film assez rapidement après, fatigué par cette nème reconstitution, tellement caricaturale qu'elle en devient dangereusement banale dans son opposition entre pauvres et riches, de la ville-type du futur


C'est "dangereusement banal" mais surtout franchement affligeant de voir qu'à peu près un siècle après Metropolis, une partie de l'"imaginaire" de sf en est rigoureusement au même point (le dernier film de Niccol fonctionnait aussi là-dessus). Des trucs comme la société de classe (haut-bas) qu'on devrait pourtant avoir laissé derrière nous grâce à l'Histoire sont encore envisageables aujourd'hui projetés dans le futur. C'est peut-être moins cet imaginaire-là qui est à blâmer (sauf comme tu dis dans un film comme Looper dans lequel tout cela est très décomplexé, devient une sorte de routine), que les sociétés dont il est issu.


Salut Lakhdar et les autres,

De retour sur ce topic après avoir regardé "Le Transperceneige", le dernier film de Joon-ho Bong (qui m'a toujours paru être un cinéaste largement surestimé, ce qui est confirmé ici avec la collection de bonnes critiques que ce gros spectacle boursouflé récolte un peu partout et les conneries qu'on peut lire dessus pour tenter de le défendre, et pas seulement chez les critiques "pro"...). Je reprends grosso-modo ce que je disais au-dessus sans en changer un mot, ça s'applique exactement à ce film qui se passe dans un train habité par une société divisée en deux, et bien sûr à la fin on comprend que l'insurrection de ceux d'en-bas est dirigée par ceux d'en haut, circulez il n'y a rien à voir... Quelle originalité !

Le fait que tout se déroule dans un train rend le truc encore plus débile et absurde que d'habitude (le leader d'une intelligence remarquable continue sa révolte pour lui-même et les trois survivants qui restent encore avec lui), sans issue, artificiel. On traverse les wagons en se demandant quand tout cela va enfin se terminer, ces massacres à répétition, cette complaisance dans les décors saugrenus et luxueux, aussi peaufinés que la crasse et la pauvreté des wagons de queue. Même le cinéaste se fait chier, mais il en rajoute trois tonnes de bobines de bon faiseur pour pas trop le montrer, et s'essaye à faire un peu d'humour dans les tunnels de massacres (mais c'est pas fameux). Faut dire que quand on voit la fin sur le papier (un ours polaire sur une montagne qui regarde une femme et un gamin sortir enfin du train dans leur peaux de bête), ça devait être difficile de garder la foi pour aller jusqu'au bout !
Avatar de l’utilisateur
scienezma
Administrateur du site
 
Messages: 52
Inscription: Mar 5 Juil 2011 01:36

Retourner vers l n'y a pas de porte...