Les oubliés de HK : Fruit Chan

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Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar Sword7 » Jeu 4 Sep 2014 09:46

Commençons par la fin avec Fruit Chan, c'est-à-dire son dernier film sorti ce printemps en Chine (et probablement nulle part ailleurs), "The Midnight After".

On se demande comment le réalisateur d'un film aussi beau, sensible et intelligent que "Durian Durian" (2000) peut se complaire aujourd'hui à faire une daube pareille. C'est une évidence, à un moment donné, il y a une démission, une régression volontaire, d'un cinéaste qui décide sciemment de basculer dans le commercial et d'abandonner son style et sa réflexion pour de l'extrême laideur et du cinéma décérébré "populaire" et "local". "Populaire" et "local" sont les deux adjectifs bienveillants généralement utilisés par les critiques et spectateurs occidentaux pour parler de ce type de films hongkongais, (à peine) sous-entendu "on ne peut pas comprendre ni critiquer car ce n'est pas notre culture, c'est trop différent". Le genre d'argument définitif tout à fait horripilant, comme si les Chinois n'avaient pas le droit (et le devoir) de critiquer "Bienvenue chez les chtis" ou "Supercondriaque" en raison du fait que ce type de films ferait partie de "l'essence du cinéma populaire de la France" !

Donc "The Midnight After", soit un survival mi-sérieux, mi-humoristique, de quasiment deux heures dans les rues de HK désertes (le seul exploit du film se trouve ici dans le fait d'avoir filmé HK complètement vidé de ses habitants). Seuls restent quelques survivants qui essayent de comprendre ce qu'il s'est passé, ou qui sont victimes d'explosion interne, ou d'un mystérieux virus, ou doivent se faire pardonner quelque chose de leur vie d'avant la catastrophe. On ne saura jamais ce qu'il s'est passé, la dernière demi-heure clôt le film absolument n'importe comment, on évoque juste Fukushima, le SRAS... comme cela est typique dans ce genre de films (à HK, mais aussi bien aux USA ou au Japon - pour le "local" on repassera) on retrouve le jeu sur la repentance des personnages, et sur les peurs des spectateurs liées à l'''actualité''. Le fait que les méchants dont il faut se débarrasser soient japonais, qu'ils semblent complètement ajoutés au dernier moment au scénario, laisse deviner qu'ils font partie d'un cahier des charges imposé par les autorités chinoises (on constatait la même chose dans le dernier film de Tsui Hark). Ce qui est beaucoup plus grave, de la part de Fruit Chan, que la stupidité du reste du film.

Le film évoque aussi les élections qui auront lieu en 2017 (d'un seul coup on apprend que les personnages du films ont basculé en 2020), sujet brûlant d'actualité pour les hongkongais qui luttent toujours actuellement pour des élections libres au pire moment du film, lorsque chacun dans le groupe peut décider de mettre un coup de couteau à l'un des membres parce qu'il avoue avoir violé une femme. Le résultat du vote est en faveur du poignardage, et chacun d'y aller d'un coup de couteau dans le type dans une séquence absolument dégoutante, sans doute ce que j'ai vu de plus moche ces derniers temps au cinéma. Après les propos goguenards d'un des personnages qui voudrait bien savoir si les personnes au pouvoir sont toujours aussi incompétentes qu'avant la catastrophe, cette séquence absolument dégradante pour l'idée de démocratie (dont le vote décide le pire) dit tout le mépris d'un cinéaste-collaborateur pour ceux qui luttent aujourd'hui pour la démocratie à HK.

Mais la question de la collaboration n'est pas si évidente qu'elle en a l'air. Fruit Chan, qui a par ailleurs réalisé le célèbre "Made in HK", est natif de Chine continentale (Guangdong) et on sent à travers ses plus beaux films (comme "Durian Durian") un fort attachement à celle-ci. La beauté de "Durian Durian" résidait justement dans le regard d'un cinéaste qui refusait absolument toute complaisance à l'égard de la Chine populaire ET de HK, qui regardait les deux territoires en face et engageant un timide dialogue à visage humain, qui, sans prendre partie idéologique, portait un regard réaliste et sans populisme dégradant sur les deux types de sociétés et les populations qui y vivent, laissant aux spectateurs l'intelligence de comparer, de juger éventuellement, par eux-mêmes. Aujourd'hui Fruit Chan n'en est malheureusement plus là, il s'agit essentiellement pour lui de faire passer une idéologie de l'asservissement aux spectateurs hongkongais à travers un divertissement de masses qui ne méritent visiblement selon lui pas beaucoup mieux que ce qu'il leur donne. Ou le cinéma vu comme une porcherie, et les spectateurs comme des cochons.
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Re: Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar Sword7 » Mar 9 Sep 2014 11:59

"Made in Hk" (1997) est un très beau film qui part dans tous les sens, il y aurait beaucoup à en dire. C'est encore différent de "Durian Durian" et bien sûr encore plus de son dernier film. J'aime bien les références à "Léon" et "Natural Born Killers", via les affiches de ciné du garçon dans sa chambre. Je ne sais pas s'il s'agit là d'un hommage de Chan, mais j'ai plutôt dans l'idée que son film très novateur et d'une liberté absolue est une sorte de pied de nez au lourd cinéma américain et français de ces années-là. Via son personnage principal qui refuse de tuer (prétextant qu'il ne sait pas tirer alors que nous le voyons jouer de manière experte du pistolet dans une salle d'arcade), il prend ouvertement le contrepieds de Stone et Besson d'ailleurs.

La rétrocession est évoquée seulement dans le dernier plan, avec la lecture de propos de Mao pour la jeunesse hongkongaise. Là encore, on n'a pas l'impression que Fruit Chan critique ou craigne ce retour sous le giron chinois, bien au contraire. Après la violence et la dégénérescence de la société hongkongaise dépeinte tout le long du film (certes avec beaucoup de talent, de fascination amoureuse et d'humanité), on se demande si les propos de Mao n'annoncent pas un certain retour possible à la sagesse, à l'apaisement, pour HK. La vague de suicides du film n'est pas due à un manque de croyance des jeunes, ils ne sont pas nihilistes, il est même évident qu'ils ont une éthique (qui va beaucoup plus loin que le code de l'honneur habituel des voyous habituels de ce genre de films), mais leurs croyances assez naïves ne sont pas en adéquation avec le monde des adultes (ils sont trop tributaires d'eux et de leurs erreurs passées), la société dans laquelle ils vivent. Certaines des plus belles séquences du film, prémonitoires, sont celles où ils s'échappent loin du "monde" dans le cimetière.
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Re: Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar JM » Mar 9 Sep 2014 18:11

Je me laisse vraiment porter par toutes tes propositions sur le ciné de HK Sword7... Je cherche, je regarde, je découvre au fur et à mesure, il y a plusieurs des films dont tu parles et que j'ai vus qui correspondent exactement à ce que j'attends encore du cinéma. Je sais pas trop comment décrire mon sentiment, mais j'ai l'impression que je pourrais partir heureux et réconcilié avec le monde, sans le savoir je voulais voir ces films-là depuis tellement longtemps, des films qui sont mes contemporains. Merci.
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Re: Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar Sword7 » Ven 28 Aoû 2015 20:07

Je n'ai pas encore vu "Public Toilet" (mais d'après ce que j'ai compris c'est plutôt expérimental, en DV), par contre j'ai regardé les "3 Extrêmes" (2004), 3 moyens-métrages réalisés par des cinéastes asiatiques. Celui de Fruit Chan, "Dumplings", est d'une grande nullité, comme les deux autres du reste. Je pense que c'est à partir de là qu'on doit pouvoir dater le basculement du cinéaste du côté d'un cinéma commercial boursouflé et dépourvu d'âme (ce changement s'accompagne d'un basculement dans le genre, ça n'est sans doute pas un hasard, puisque il est relativement aisé de calibrer les attentes des spectateurs du cinéma de genre). D'ailleurs, apparemment il a repris le sujet ensuite pour en faire un long métrage, et enfoncer le clou.

Son histoire de dumplings qui redonnent la jeunesse est passablement réchauffée, prétexte à un maniérisme esthétique étouffant (la participation de Christopher Doyle comme chef op qui se parodie également, transformant par moments le film en pub pour Hermès, est particulièrement exaspérante aussi) auquel il n'était pas vraiment coutumier avant ce film. Sans rythme et sans énergie prise dans le réel qui l'entoure (une des puissances de ses films précédents et de tous ceux de la NV hongkongaise) , le film tourne à vide, et les 40 min en paraissent 120.

"Hong Kong - Hollywood" (2001) est beaucoup plus intéressant, je vous en reparle à l'occasion...
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Re: Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar JM » Dim 30 Aoû 2015 16:37

Sword7 a écrit:Je n'ai pas encore vu "Public Toilet" (mais d'après ce que j'ai compris c'est plutôt expérimental, en DV), par contre j'ai regardé les "3 Extrêmes" (2004), 3 moyens-métrages réalisés par des cinéastes asiatiques. Celui de Fruit Chan, "Dumplings", est d'une grande nullité, comme les deux autres du reste. Je pense que c'est à partir de là qu'on doit pouvoir dater le basculement du cinéaste du côté d'un cinéma commercial boursouflé et dépourvu d'âme (ce changement s'accompagne d'un basculement dans le genre, ça n'est sans doute pas un hasard, puisque il est relativement aisé de calibrer les attentes des spectateurs du cinéma de genre). D'ailleurs, apparemment il a repris le sujet ensuite pour en faire un long métrage, et enfoncer le clou.


Hello Sword,

j'ai regardé les deux il n'y a pas très longtemps car c'était tout ce qui m'était dispo de Fruit Chan à l'époque où tu en as parlé en bien ici. Je dois avouer que je n'ai pas été très convaincu mais tu me rassures en me disant que ça n'a pas grand chose à voir avec ce qu'il faisait avant. Le long-métrage est essentiellement un ajout de petites scènes en plus pour les imbéciles qui n'auraient pas compris les ellipses parfois brutales du moyen-métrage. En tout cas c'est un film fait à partir du moyen-métrage, et non un film totalement nouveau sur le même thème (les deux ont probablement été tournés en même temps, et Fruit Chan a élagué pour faire un moyen-métrage, et il avait peut-être tourné tout de suite deux fins différentes - si ça se trouve il n'était pas sûr que celle du moyen passe en raison de sa violence !!). La seule différence, c'est la fin, qui n'est pas beaucoup plus convaincante que celle du moyen-métrage (ça sent surtout la volonté de faire un truc différent pour ne pas décevoir l'attente de nouveauté des spectateurs qui avaient déjà vu l'épisode des trois extrêmes).

Il y a une contradiction entre le goût de Doyle pour filmer le luxe (les sacs, les robes, les foulards, les chaussures, les chemises) de manière super léchée (ce que tu appelles à juste titre du visuel publicitaire, je crois), et l'ironie avec laquelle Fruit Chan souhaite dépeindre le milieu friqué auquel appartiennent les personnages. Pour Doyle, ça ressemble essentiellement à un exercice de style de plus où il peut jouer de sa palette de couleurs, c'est vain, et j'ai l'impression que ça paralyse la caméra. Tu parlais d'un manque de rythme, c'est évident, le film est bourré de travellings très lents anesthésiants. Au lieu de tenter de nous mettre "hors du temps" (?), comme le souhaite la femme de la "cuisinière", le rythme nous y enfonce très lentement mais sûrement (comme si on avait injecté le rythme des WKW de la même époque au film de Fruit Chan - c'est pas un hasard puisqu'on y retrouve le même chef op) et cela n'inocule rien d'autre qu'une profonde léthargie.

Pour le contenu, à mon avis c'est à la limite du fantastique quand on entend certains trucs... notamment les transfusions de placenta humain pratiquées par des femmes riches en manque de leur jeunesse... lol
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Re: Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar Sword7 » Lun 31 Aoû 2015 17:28

JM a écrit:Tu parlais d'un manque de rythme, c'est évident, le film est bourré de travellings très lents anesthésiants. Au lieu de tenter de nous mettre "hors du temps" (?), comme le souhaite la femme de la "cuisinière", le rythme nous y enfonce très lentement mais sûrement (comme si on avait injecté le rythme des WKW de la même époque au film de Fruit Chan - c'est pas un hasard puisqu'on y retrouve le même chef op) et cela n'inocule rien d'autre qu'une profonde léthargie.


Le lien avec le ralentissement chez WKW et la esthétisme outrancier de l'image me paraît fort juste JM, par contre il y a peut-être une possibilité de raccrocher quand même cela à l'histoire. Comme tu le dis aussi, Fruit Chan regarde cette histoire avec pas mal d'ironie, et on peut penser que cet alourdissement du temps est tout ce que peut espérer obtenir l'ex-star nostalgique de l'apparence de sa jeunesse. Nul surpassement du temps possible. C'est aussi cela que laisse, je trouve, sentir cet immeuble de forme circulaire dans lequel habite la fille qui se fait avorter et que filme Fruit Chan en plongée ou en contre plongée de l'intérieur en faisant tourner la caméra. Le sentiment vertigineux et irrémédiable de clôture du temps qui ne manque pas de rattraper l'ex-actrice qui a voulu défier le temps avec les raviolis de la cuisinière.
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Re: Les oubliés de HK : Fruit Chan

Messagepar Sword7 » Lun 31 Aoû 2015 18:32

JM a écrit:Il y a une contradiction entre le goût de Doyle pour filmer le luxe (les sacs, les robes, les foulards, les chaussures, les chemises) de manière super léchée (ce que tu appelles à juste titre du visuel publicitaire, je crois), et l'ironie avec laquelle Fruit Chan souhaite dépeindre le milieu friqué auquel appartiennent les personnages. Pour Doyle, ça ressemble essentiellement à un exercice de style de plus où il peut jouer de sa palette de couleurs, c'est vain, et j'ai l'impression que ça paralyse la caméra. Tu parlais d'un manque de rythme, c'est évident, le film est bourré de travellings très lents anesthésiants.


Il y a quand même un mystère autour de Doyle. On lui attribue (voire reproche) généralement une partie de la paternité de l'esthétique de "In The Mood for Love", alors qu'il semble y avoir joué un rôle bien moindre que dans les précédents films de WKW !

Maggie Cheung disait ceci dans les Cahiers en 2001 :

L'apport de Christopher Doyle a été essentiellement sur Chunking Express et Les Anges Déchus. Wong lui a donné une liberté énorme. Mais pas tellement sur "In the mood for love". Je crois que Christopher s'est beaucoup ennuyé sur ce tournage. Les mouvements de caméra étaient trop lents, les plans trop longs. Chris a besoin de bouger sans arrêt, d'inventer, d'essayer des trucs différents.


Alors pourquoi retrouve-t-on cette même patte un peu lourdingue dans des films asiatiques ultérieurs auxquels il participe comme chef op, comme dans le film de Fruit Chan ou encore le wu xia pian de Zhang Yimou "Hero" ?? C'est quand même curieux ! Est-ce que les cinéastes lui demandent à cette époque de leur faire du "In the mood for love" ??
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