Chantage au réel dans le cinéma français

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Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar JM » Sam 3 Jan 2015 13:32

casseur a écrit:Et puis pour revenir un peu dans le sujet : "Polisse" de Maiwenn, live from le nouveau Belleville bourgeois et rénové. Je mâcherai pas mes mots, ce film est vraiment merdique et puant. C'est extrêmement putassier et racoleur mais ça fait mine de ne pas l'être (en fait c'est de la pure prétention) via le personnage de photographe que joue la réalisatrice (scène de pseudo auto-critique avec Joeystarr dans la rue). Ou comment prétendre aborder tout un tas de sujets-chauds-d'actualité (pédophilie, sans-papiers, intégrisme, viol, roms, etc.) pour au final se placer douillettement derrière la loi et se contenter d'exposer tous les clichés déjà véhiculés partout ailleurs afin de susciter l'affliction. Ca ressemble quand même beaucoup à un épisode de série policière de France Télévision en plus long, avec le même regard (les flics sont aussi des êtres humains - Joeystarr particulièrement répugnant dans le rôle du flic au grand coeur qui fait passer la pilule -, les coupables restent une ribambelle de faire-valoir, de clichés sur pattes - multiplier les clichés n'a jamais fait disparaître les clichés, ça donne juste une brochette de clichés), l'impression d'avoir déjà vu ça mille fois ailleurs...

Bon, faudra y revenir plus tard sur cette manière tire-larmes qui règle bien vite tous les dossiers de société un peu gênants.


JM a écrit:Salut casseur,

Pas vu le Bonitzer mais vu le Maïwen à l'époque de sa sortie. Totalement d'accord avec toi.

L'histoire des larmes, de ces larmes-là qui jouent avec l'actualité, on en a déjà pas mal parlé ici ou sur le site, c'est ce que Virilio appelle le "communisme des affects" non ? Cela dit le truc de Maïwen c'est précisément de jouer le jeu des larmes et des rires, c'est surtout comme ça qu'elle espère prendre les spectateurs (et se croit originale et au-dessus de tout misérabilisme). C'est le même principe que tous les clichés auxquels elle a recours comme tu l'expliques. Elle utilise l'accumulation (des clichés) ou le jeu des contraires (rires et larmes) en prétendant proposer une forme de nuance aux spectateurs, alors qu'il s'agit en réalité d'astuces grossières pour glisser du prêt-à-penser.


A la suite du commissariat de "Polisse", c'est au tour d'"Hippocrate" d'ausculter l'hôpital français style "dossiers de l'écran" (la fin de vie), avec la même méthode, le même petit chantage naturaliste au réel. Odieux. Deux scènes parmi beaucoup d'autres particulièrement représentatives de la recette :

1/ Mettre en parallèle le réel des internes français face à la fiction américaine (aussi nulle soit-elle). C'est la scène de nuit où tout le monde regarde Dr House à la TV pendant que la mort traîne dans les couloirs de l'hôpital et que l'interne fait son boulot quotidien. Prétention mal placée, médiocre technique de charlatan vendant son réel plus vrai que le vrai.

2/ La femme du mort qui vient à l'hôpital et met l'interne face à sa responsabilité. La caméra traîne sur la femme et puis sur ses gosses. Le comble de l'abjection, l'émotion culpabilisante au rabais.
JM
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar casseur » Sam 3 Jan 2015 17:38

La critique adore !
casseur
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar casseur » Sam 3 Jan 2015 17:41

On peut jouer à savoir quel corps de métier on aura cette année porté à l'écran dans un réalisme à couper le souffle : les pompiers ? les pompes funèbres ? les postiers ?
casseur
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar Notebad » Dim 4 Jan 2015 10:45

JM a écrit:A la suite du commissariat de "Polisse", c'est au tour d'"Hippocrate" d'ausculter l'hôpital français style "dossiers de l'écran" (la fin de vie), avec la même méthode, le même petit chantage naturaliste au réel. Odieux. Deux scènes parmi beaucoup d'autres particulièrement représentatives de la recette :

1/ Mettre en parallèle le réel des internes français face à la fiction américaine (aussi nulle soit-elle). C'est la scène de nuit où tout le monde regarde Dr House à la TV pendant que la mort traîne dans les couloirs de l'hôpital et que l'interne fait son boulot quotidien. Prétention mal placée, médiocre technique de charlatan vendant son réel plus vrai que le vrai.

2/ La femme du mort qui vient à l'hôpital et met l'interne face à sa responsabilité. La caméra traîne sur la femme et puis sur ses gosses. Le comble de l'abjection, l'émotion culpabilisante au rabais.


Salut JM et Casseur,

il faut aussi parler de la fin du film quand même, c'est mémorable ! Il y a une espèce d'engueulade des employés du service face au patron de l'hôpital où revendications sur les conditions de travail se mêlent aux griefs personnels. Ceci "règle" ex abrupto la question sociale en la maintenant très intentionnellement dans un chaos indistinct et brouillon dont on s'extirpe rapidement par un regard affligé du chef de service, puis un dernier retour rassurant au personnage principal (qui n'est autre que le fils du chef de service). Ici très précisément, justement, la fiction revient comme par enchantement, avec force, par un tour de force, dès lors que la ligne rouge du social, qui pourrait faire basculer le récit hors du consensus, risque d'être franchie. Le "réel" ici, c'est avoir les mains dans le cambouis, mais surtout pas le moyen de sortir les mains du cambouis.

(...) comme il s'agit, en plus, d'un film épatant, drôle, émouvant, intelligent, on commencera par une prescription : à voir sans tarder.
Le Monde
Notebad
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar casseur » Mer 18 Fév 2015 16:16

Notebad a écrit:
(...) comme il s'agit, en plus, d'un film épatant, drôle, émouvant, intelligent, on commencera par une prescription : à voir sans tarder.
Le Monde


Il y avait un truc très drôle l'autre jour à "Ce soir ou jamais !". La discussion portait sur l'Europe et le nouveau gouvernement de la Grèce, et Taddei exceptionnellement n'avait pas invité un côté ouvertement de droite face à des gens plus ou moins à gauche. A la place, volontairement ou pas, il avait invité deux types du journal Le Monde (le directeur de la rédaction ou un truc comme ça, et un journaliste) qui ont bien fait leur boulot sans se forcer du tout. Ils portaient à eux seuls et fièrement (droits dans leurs bottes, car la position du journal n'a pas varié depuis le "NON" au référendum européen de 2005) le discours pro-européen de droite, ultra-libéral, pro-rigueur, anti-gauche au pouvoir en Grèce, et anti-démocratique face aux autres invités. C'était assez excellent.
casseur
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar Notebad » Sam 23 Mai 2015 18:28

"Qui Vive" de Marianne Tardieu propose, la même année, une sorte de film pré-"Hippocrate" à tous points de vue. C'est l'histoire d'un gars de banlieue qui voudrait s'en sortir en devenant infirmier (joué par Reda Kateb que l'on retrouve en infirmier de garde dans le film de Lilti). Il lui arrive plein de galères, mais finalement il réussit le concours pour devenir infirmier. La société française est filmée grosso-modo comme dans "Hippocrate", c'est toujours le même typage sociologique qui se réclame d'un réalisme sans faille (qui n'est qu'une reproduction complaisante et gentillette de l'ordre des choses, sans véritable écart creusant un dissensus), et le final fait très naturellement le lien entre les deux films. S'il n'y avait que ces deux-là...
Notebad
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar casseur » Sam 7 Nov 2015 18:12

En fait, le prototype poussé à l'extrême de ce genre de film, c'est "Les Bureaux de Dieu" (2008) de Claire Simon, que j'ai découvert seulement cette semaine ! La fiction est réduite à zéro, et ne reste plus qu'une brochette d'anonymes qui viennent jouer devant la caméra une série de consultations dans un bureau de docteurs conseillers sexuels joués eux par des acteurs reconnus.

Tout est là : le regarde sociologique qui prédomine en se donnant de grands airs supérieurs réalistes (par exemple, la dernière partie qui croit en un clin d'oeil déjouer tous les clichés sur les prostituées en les faisant basculer en fait dans un autre cliché : le romantique) mais qui échoue à filmer le réel, l'acteur de cinéma star comme ultime sauveur de ce réalisme de statistiques, l'appui de tout cela sur une profession-béquille (le travail au centre)...
casseur
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar JM » Mer 23 Déc 2015 15:25

Ajoutons évidemment "La Loi du marché" de Stéphane Brizé...

On pense aux propos éclairants de Rancière dans l'un de ses derniers bouquins à propos du journalisme :

Le journalisme est au XXème siècle le grand art aristotélicien. Il construit la réalité selon un schème de vraisemblance ou de nécessité ou, plus précisément, un schème qui rend vraisemblance et nécessité identiques. Les reporters envoyés à la rencontre des habitants pauvres du pays profond doivent ainsi combiner les marqueurs de la réalité individuelle qui avèrent le récit, avec les signifiants de la généralité statistique qui montrent cette réalité conforme à ce que l'on sait, conforme à ce qu'elle ne peut pas ne pas être. C'est cette identité du vraisemblable et du nécessaire qui constitue le coeur de ce qu'on appelle consensus.


Et puis, sur le site du Diplo on peut lire un texte de Lordon (http://blog.mondediplo.net/2015-10-09-L ... avantforum) dont j'extrais ce passage :

Sans doute la conscience immédiate se cabre-t-elle spontanément à la seule image générique d’une violence faite à un homme par d’autres hommes. Mais précisément, elle ne se cabre que parce que cette image est la seule, et qu’elle n’est pas mise en regard d’autres images, d’ailleurs la plupart du temps manquantes : l’image des derniers instants d’un suicidé au moment de se jeter, l’image des nuits blanches d’angoisse quand on pressent que « ça va tomber », l’image des visages dévastés à l’annonce du licenciement, l’image des vies en miettes, des familles explosées par les tensions matérielles, de la chute dans la rue. Or rien ne justifie le monopole de la dernière image – celle du DRH. Et pourtant, ce monopole n’étant pas contesté, l’image monopolistique est presque sûre de l’emporter sur l’évocation de tous les désastres de la vie salariale qui, faute de figurations, restent à l’état d’idées abstraites – certaines d’avoir le dessous face à la vivacité d’une image concrète. Et comme le système médiatique s’y entend pour faire le tri des images, adéquatement à son point de vue, pour nous en montrer en boucle certaines et jamais les autres, c’est à l’imagination qu’il revient, comme d’ailleurs son nom l’indique, de nous figurer par images mentales les choses absentes, et dont l’absence (organisée) est bien faite pour envoyer le jugement réflexe dans une direction et pas dans l’autre. Dans son incontestable vérité apparente, l’image isolée du DRH est une troncature, et par conséquent un mensonge.


Pas sûr que la présence de cette fameuse image "manquante" soit suffisante. S'agit-il d'ailleurs vraiment d'une image manquante ? Il s'agit plutôt d'une image véhiculée par le cinéma, notamment par des films comme "La loi du marché", ou nombre d'autres dans cette veine naturaliste-là. Plus rare et manquante encore est la troisième image, non pas assemblage des deux premières sus-citées, mais une image qui aille au-delà des deux premières, dont l'horizon d'inquiétude et d'espérance n'est plus assujetti seulement aux normes de pensée du système (aliénation/revendication), et moins enchaînée donc à celui-ci. Une image qui se détourne. Je pense notamment à "Stray Dogs" de Tsai Ming Liang, ou au travail passé de Costa...
JM
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar casseur » Jeu 21 Jan 2016 16:49

Une discussion entre Tessé et Lindon à propos du cinéma politique en France, mais en fait cela rejoint la question de la tendance au "réalisme social" dont on parle au-dessus :

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5140579

Un extrait de Brecht trouvé dans un texte sur Brecht et Rancière, qui rappelle que notre constat sur le cinéma français prend sa source entre autres chez Brecht, même s'il peut ensuite dévier vers Rancière :

« Un réalisme grossier et plat qui n’a jamais mis au jour les rapports profonds existant entre les choses et qui est donc devenu particulièrement insupportable là où il a visé à des effets tragiques, car contrairement à ce qu’il croit, il ne représentait pas une nature éternelle et immuable…
Ce style avait nom naturalisme, parce qu’il donnait de la nature humaine une représentation naturelle, c’est-à-dire immédiate, simple reproduction des apparences. L’« Humain » jouait là un grand rôle, il servait de trait d’« union » universel (car on se contentait de cette sorte de communion). Et le « milieu conçu comme destin » suscitait la pitié, ce sentiment qu’« on » a lorsqu’on est incapable d’apporter la moindre aide et qu’en esprit du moins on « compatit ». Mais ainsi le milieu a été vu comme une forme de nature, c’est-à-dire comme quelque chose d’immuable, à quoi on ne pouvait échapper. » - Bertold Brecht (1972)


http://revueperiode.net/brecht-et-ranciere-artiste-ignorant-et-spectateur-emancipe/
casseur
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar JM » Lun 25 Jan 2016 10:34

casseur a écrit:Une discussion entre Tessé et Lindon à propos du cinéma politique en France, mais en fait cela rejoint la question de la tendance au "réalisme social" dont on parle au-dessus :

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5140579



Merci casseur ! Quand on parle de "chantage", c'est exactement ça. Lindon à Tessé : "si on se met à faire que des films comme vous voulez, qui fera des films comme nous on fait et que les gens ont envie de voir ?", "si on arrête de faire nos films, qui produira les films que vous aimez ?", "si vous arrêtez de nous critiquer on pourra tous être copains et lutter ensemble"... C'est une sorte de dialogue de sourd entre des critiques très précises (Tessé) et un discours qui se veut consensuel à mort (Lindon), jusqu'à l'écoeurement (la contradiction évidente entre le besoin de défendre son bout de pain contre la critique en refusant d'admettre tout simplement la pertinence de celle-ci, et le besoin de faire de la lèche à ces mêmes critiques pour apparaître en démocrate tolérant bon ton). Bilan : un partout, balle au centre... Critiques précises dont tu rappelles casseur qu'elles sont en fait très anciennes, les Cahiers les théorisaient déjà avec Brecht dans les années 70 et contre les "films-dossiers" et le "naturalisme" dans le cinéma français, et elles ont pris une couleur inédite avec les propositions plus récentes de Rancière...

Quand Tessé précise que son point de vue n'est ni de droite, ni de gauche, cela veut malheureusement dire (et l'édito de décembre 2015 le prouvait encore récemment) que comme c'est à la mode chez les escrocs qui nous gouvernent, il (ou les Cahiers) peut piocher autant à droite qu'à gauche, et non pas qu'il invente une nouvelle manière de faire du politique à gauche sans passer par cet ancien vocable !
JM
 

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