Chantage au réel dans le cinéma français

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Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar Chantal » Jeu 23 Fév 2017 18:39

casseur a écrit:En fait, le prototype poussé à l'extrême de ce genre de film, c'est "Les Bureaux de Dieu" (2008) de Claire Simon, que j'ai découvert seulement cette semaine ! La fiction est réduite à zéro, et ne reste plus qu'une brochette d'anonymes qui viennent jouer devant la caméra une série de consultations dans un bureau de docteurs conseillers sexuels joués eux par des acteurs reconnus.

Tout est là : le regarde sociologique qui prédomine en se donnant de grands airs supérieurs réalistes (par exemple, la dernière partie qui croit en un clin d'oeil déjouer tous les clichés sur les prostituées en les faisant basculer en fait dans un autre cliché : le romantique) mais qui échoue à filmer le réel, l'acteur de cinéma star comme ultime sauveur de ce réalisme de statistiques, l'appui de tout cela sur une profession-béquille (le travail au centre)...


Je regardais l'autre jour le dernier film de Claire  Simon, «le bois dont sont faits les rêves», documentaire de 2h30 sur le bois de Vincennes. Le titre est beau mais trompeur, car Simon garde le bois et oublie les rêves. 

Elle passe le clair du film à faire raconter aux passants leur petite histoire personnelle, leurs petits souvenirs, alors même qu'elle évoque Deleuze (et l'université de Vincennes) qui détestait tout ça («l'herbe, pas l'arbre ! le rhizome, pas la racine !»). Elle se plante encore d'ailleurs dans ce passage en faisant intervenir la fille de Deleuze (qui joue bien l'étonnement), au lieu d'un ancien étudiant lambda de la fac par exemple, montrant là-encore qu'elle est complètement à côté de la plaque.

Elle adopte une sorte de démarche d'ethnologue du pauvre en posant des questions (parfois insistantes pour provoquer l'émotion et les pleurs, et si possible en disant au début de ses interventions «la dernière fois que nous nous étions vus, nous avions parlé de...» pour montrer comme, attention, son travail est de longue haleine !) derrière sa caméra, cela ne débouche évidemment jamais sur rien, sinon sur un ensemble de lieux communs et de banalités. Jamais l'emprise homogène de la réalité ne vient rencontrer de l'hétérogène (la longue scène avec l'homo qui décrit le mode opératoire pour y baiser en déambulant dans les allées est à ce titre à mettre en parallèle avec «L'inconnu du lac» de Guiraudie où là il se joue un échange autrement plus singulier entre le réel et la fiction), chacun est figé dans sa parcelle de bois (sauf peut-être lorsque la prostituée se promène avec sa fille sur le bateau, là il y a quelque chose des places assignées qui bouge vaguement) qu'elle quadrille probablement carte en main. 

Elle se paye même parfois le luxe de se moquer et de ricaner des gens qu'elle va filmer, genre «il va me lâcher celui-là avec sa peinture russe», c'est particulièrement répugnant.

Le film était dans le top 10 2016 des Cahiers, je crois...
Chantal
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar JM » Ven 24 Fév 2017 11:28

Chantal a écrit:Elle se paye même parfois le luxe de se moquer et de ricaner des gens qu'elle va filmer, genre «il va me lâcher celui-là avec sa peinture russe», c'est particulièrement répugnant.


Salut Chantal, ça fait plaisir de te revoir dans le coin !!

J'ai aussi vu ce film à sa sortie et je suis entièrement d'accord avec toi. Que les Cahiers l'aient mis dans leur top ne me surprend même plus... ils ne regardent plus les films, ils font du placement de cinéastes qui sont dans leurs petits papiers...

Concernant la scène dont tu parles, c'est effectivement affligeant. Mais il faut mieux décrire ce qu'il se passe, car il y a autre chose que le ricanement :

Il y a d'abord Simon qui va voir le type en train de peindre qui n'a rien demandé à personne, déjà tu sens à la voix-off que le peintre la fait marrer ou qu'elle pense que ce qu'il fait n'est pas sérieux. Après elle parle avec lui, le gars s'étend sur la peinture certes de manière un peu pédante, puis de manière insistante elle lui fait comprendre qu'il faut qu'elle parte car la nuit tombe en lui répétant deux fois. Déjà ça c'est carrément ridicule quand, par ailleurs, elle se donne de grands airs d'ethnologue prête à rester des heures et des jours sur le terrain comme tu le disais (on pourrait rajouter : "plus mon film est long, plus mon travail est de longue haleine !"). En fait dès que la nuit tombe, elle doit vite rentrer chez elle pour faire sa popote et se mettre dans son petit lit douillet.

Mais c'est pas tout, car la deuxième fois qu'elle lui dit qu'elle doit partir et où elle se marre derrière sa caméra parce que le peintre revient à la charge pour lui parler des peintres russes, elle filme déjà de plus loin, elle a changé de position. Par ce changement de position elle nous montre qu'elle voulait vraiment se barrer, que le type la fait vraiment chier et que du coup elle transforme la scène en "dîner de con" où le "con" est le peintre (enquiquiner les autres de manière débordante avec sa passion, continuer à peintre dans l'obscurité...). Cela ruine définitivement sa pseudo posture ethnologique, ou alors tout au plus cela devient une mise en scène pitoyable de stratégie d'évitement de sa part.
JM
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar Chantal » Ven 24 Fév 2017 15:19

JM a écrit:
Chantal a écrit:Elle se paye même parfois le luxe de se moquer et de ricaner des gens qu'elle va filmer, genre «il va me lâcher celui-là avec sa peinture russe», c'est particulièrement répugnant.


Salut Chantal, ça fait plaisir de te revoir dans le coin !!

J'ai aussi vu ce film à sa sortie et je suis entièrement d'accord avec toi. Que les Cahiers l'aient mis dans leur top ne me surprend même plus... ils ne regardent plus les films, ils font du placement de cinéastes qui sont dans leurs petits papiers...

Concernant la scène dont tu parles, c'est effectivement affligeant. Mais il faut mieux décrire ce qu'il se passe, car il y a autre chose que le ricanement :

Il y a d'abord Simon qui va voir le type en train de peindre qui n'a rien demandé à personne, déjà tu sens à la voix-off que le peintre la fait marrer ou qu'elle pense que ce qu'il fait n'est pas sérieux. Après elle parle avec lui, le gars s'étend sur la peinture certes de manière un peu pédante, puis de manière insistante elle lui fait comprendre qu'il faut qu'elle parte car la nuit tombe en lui répétant deux fois. Déjà ça c'est carrément ridicule quand, par ailleurs, elle se donne de grands airs d'ethnologue prête à rester des heures et des jours sur le terrain comme tu le disais (on pourrait rajouter : "plus mon film est long, plus mon travail est de longue haleine !"). En fait dès que la nuit tombe, elle doit vite rentrer chez elle pour faire sa popote et se mettre dans son petit lit douillet.

Mais c'est pas tout, car la deuxième fois qu'elle lui dit qu'elle doit partir et où elle se marre derrière sa caméra parce que le peintre revient à la charge pour lui parler des peintres russes, elle filme déjà de plus loin, elle a changé de position. Par ce changement de position elle nous montre qu'elle voulait vraiment se barrer, que le type la fait vraiment chier et que du coup elle transforme la scène en "dîner de con" où le "con" est le peintre (enquiquiner les autres de manière débordante avec sa passion, continuer à peintre dans l'obscurité...). Cela ruine définitivement sa pseudo posture ethnologique, ou alors tout au plus cela devient une mise en scène pitoyable de stratégie d'évitement de sa part.


Hello JM, tu me connais, je suis présente seulement par intermittence sur la toile ! ;)

Arte passait l'autre jour "Sacro GRA" de Gianfranco Rosi, un documentariste qui sait (peut-être en partie s'entourer pour) cadrer, faire la photo, et monter ses films, contrairement à Simon. Là justement il s'agit aussi d'un doc qui prend pour terrain un lieu particulier (le périph' qui ceinture Rome) et s'intéresse comme le film de Simon avec le bois de Vincennes à celles et ceux qui vivent à proximité ou y travaillent.

Curieusement le film de Rosi - pourtant remarquable d'un point de vue de la mise en scène et du regard à la fois proche et distancié qu'il porte sur les gens qu'il filme - n'a pas plu à la rédaction des Cahiers, qui aurait aimé "une part d’excès, voire même d’excentricité" (ce dont le film de Simon est totalement dépourvu avec sa mise en scène totalement plate et anonyme). C'est aussi dans ces écarts aberrants de jugement entre les films que l'on constate la perte de sens et de cohérence de tout ce qui vient des Cahiers.
Chantal
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar casseur » Ven 10 Mar 2017 15:08

Chantal a écrit:elle évoque Deleuze (et l'université de Vincennes)


Arte a passé un doc pas mal sur Vincennes l'année dernière, ça s'appelait "Vincennes, l'université perdue". Ca n'avait aucune valeur ni prétention artistique mais on apprenait pas mal de choses sur l'université, sa création, sa disparition, ils interviewaient aussi d'anciens profs et d'anciens étudiants de la fac...
casseur
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar JM » Sam 6 Mai 2017 20:02

Chantal a écrit:Jamais l'emprise homogène de la réalité ne vient rencontrer de l'hétérogène (la longue scène avec l'homo qui décrit le mode opératoire pour y baiser en déambulant dans les allées est à ce titre à mettre en parallèle avec «L'inconnu du lac» de Guiraudie où là il se joue un échange autrement plus singulier entre le réel et la fiction)


Si ce sujet t'intéresse, je te recommande "Les Invisibles", un documentaire de 2012 de Sébastien Lifshitz que je viens de regarder. Le film prend son temps pour évoquer l'homosexualité avec des personnes âgées, qui ont parfois été des militantes. Ca ne donne jamais l'impression, contrairement à Simon, qu'on est dans un truc vite fait, qu'on en parle seulement à la va-vite au milieu de 50 autres trucs (c'est un des problèmes de son film de trop s'éparpiller sans s'approcher vraiment de la plupart des gens, malgré le cadre géographique fixé. Ca ne peut qu'aboutir dans la plupart des cas à des conversations de café du commerce.). Lifshitz trouve au contraire un bon équilibre entre les séquences d'entretiens et les autres images qu'il nous offre (paysages, archives). Entre les différents types de témoignages et de parcours de vie poussent et s'esquissent de beaux portraits humains.
JM
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar bong » Sam 3 Juin 2017 22:48

Chantal a écrit:la fille de Deleuze (qui joue bien l'étonnement),


Putain, la purge "Jamais contente", le dernier film de la fille Deleuze ! Totalement creux, niais, joué avec les pieds, bourré de poncifs poseurs auteurisants (mon dieu, la voix-off...). La gamine est en effet jamais contente mais surtout à gifler tant elle joue mal (elle tient probablement cela de sa "mère", qui n'est autre que Patricia Mazuy qui joue également atrocement mal), ou faudrait-il dire "tant elle récite mal son texte". Il a quand même fallu 4 scénaristes en plus de l'écrivain qui a écrit le livre dont est tiré le film. On sent qu'il faut pas gâcher au niveau des dialogues, que tous les trucs con-con doivent être dits à la lettre, mais ça laisse quand même l'impression d'un gros gaspillage autant de main d'oeuvre pour si peu d'inventivité ...

Elle devrait se recycler dans autre chose, vu son nom ça devrait pas lui poser trop de problèmes...
bong
 

Re: Chantage au réel dans le cinéma français

Messagepar bong » Sam 23 Sep 2017 11:46

Ca s'inscrira très bien dans ce topic où on parle de Simon et de Deleuze (la fille) :

Dans "Le concours" de Claire Simon, long pseudo-documentaire (je dis "pseudo" car ça ressemble en fait plutôt à une sorte de mode d'emploi pour l'admission à l'école où elle bosse elle-même. On est bien loin du regard, au moins autrefois, politiquement aiguisé d'un Wiseman qui est parfois cité dans les, elles aussi, pseudo-critiques dithyrambiques du film. Simon se drape dans la pseudo-objectivité des "documentaristes" lâches pour se contenter de décrire comment ça marche mais sans nous montrer comment ça marche réellement) sur le concours d'entrée à la FEMIS, on voit Deleuze qui doit être prof là-bas et qui supervise certaines étapes du concours. C'est assez hallucinant de voir des cinéastes aussi nuls (pour rappel, son dernier film est au choix : horriblement mal joué, affreusement mal filmé, terriblement mal écrit !) avoir un quelconque pouvoir de décision sur l'avenir de jeunes futurs cinéastes.

Son couplet, approuvé par les autres membres de son jury, sur la vertu de sélectionner au final un provincial, un noir, un "re-beu", un pauvre, et je sais pas qui encore est d'un ridicule qui n'est évidemment pas assumé par Simon derrière sa caméra (ce sont les collègues quand même !). On sait pourtant (voir viewtopic.php?f=3&t=3230&start=10#p5190), comme Simon est capable de se foutre de la poire des élucubrations du premier venu quand ça lui chante... En même temps c'est rassurant car ça veut dire que Deleuze ne juge pas sur des critères esthétiques qui très visiblement lui font défauts lorsqu'elle filme elle-même ! A ce discours stupide et politiquement correct à la "affirmative action", s'oppose bien à la fin l'image des heureux reçus au concours où on ne voit pas beaucoup de "re-beus" et de noirs (les provinciaux et les pauvres, on ne saura pas), mais entre les deux on ne sait pas ce qu'il en a été et surtout l'axiome de départ est biaisé. Il ne s'agit pas de savoir si des catégories sociales minoritaires pourront bénéficier du passe-droit de Deleuze, on s'en fout, mais de comprendre pourquoi socialement et institutionnellement à la fin ces catégories resteront imperceptibles dans les résultats d'admission, et ça le film se garde bien de l'évoquer. On est aussi très loin de Bourdieu également convoqué par la pseudo-critique...

Ceci dit, c'est toute l'école qu'il faudrait brûler, Deleuze n'est qu'un infime rouage de cette atroce machine scolaire qui, sur tout un tas de présupposés artistiques et culturels ridicules, formate jour après jour un peu plus le cinéma.

Au passage, ça fait pitié de voir un type comme Bergala (pseudo-godardien) trouver sa place au sommet de cette pyramide, et ne même pas assumer dans son discours devant les candidats sa responsabilité de sélectionneur largement au même titre que les membres du jury...
bong
 

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