la dimension de l'odeur - Notre odeur

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la dimension de l'odeur - Notre odeur

Messagepar JM » Dim 7 Juin 2015 08:29

Très agréablement surpris par le dernier film de Larry Clark, "The Smell Of Us". J'ai constaté que j'apprécie dans ce film, au contraire de ses précédents que j'ai vus, ce qui est très largement rejeté ailleurs (chez Filmdeculte en particulier) : la quasi-absence d'histoire (plus besoin de meurtre, la mort est présente différemment et plus subtilement, symboliquement : c'est l'infanticide), cette non-nécessité de Clark de construire un scénario autour de son habituelle bande, meute, de jeunes (apparemment le scénariste et certains acteurs se sont sentis trahis car le cinéaste s'est très largement éloigné du scénario d'origine au tournage et au montage - c'est bon signe !). C'est Paris et pas les USA cette fois, peut-être une sorte de reste de la NV, qui sait ? La substitution d'une surcharge psychologique de la relation parents-enfants est également salutairement remplacée par la simple esquisse de parents monstrueux qui dévorent leurs enfants (en particulier la mère de Math, atrocement belle quand elle beugle "on s'emmmmmmerde", écrasant, étouffant son fils avec son corps, bourrée, à moitié nue), ou engendrent d'autres monstres (aux gueules d'anges). Plus largement, Clark arrive à créer une porosité entre les parents des jeunes et leurs clients en tant que gigolos. Dans une scène, on voit l'un d'eux monter dans une voiture sans qu'on sache précisément s'il s'agit d'un client ou si c'est le père du garçon. Le comportement de la mère de Math, en tout point similaire au client dépouillé précédemment, vient confirmer cela plus tard.

Porosité aussi entre l'engagement des jeunes et celui du cinéaste lui-même, ce qui est différent de la position de voyeur pépère que je lui reprochais dans d'autres films. Clark traverse le film en clodo bourré qui se pisse dessus, mais il est aussi "traversé" par ces jeunes qui prennent leur revanche sur la vieillesse infâme, comme le révèle la première scène très impressionnante où les skateurs utilisent son corps étendu au sol, inerte, comme obstacle au-dessus duquel sauter. Dernière "utilité" d'un corps-déchet, abandonné et qui s'abandonne, de l'individu réduit à presque rien. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, on y reviendra...

C'est un film foutraque qui joue franchement gagnant contre beaucoup d'autres, que je vous conseille vraiment de voir : contre l'infâme "Eastern Boy" bien sûr, contre le côté pop et confortable de "Springbreakers" également (dans lequel l'imaginaire qui manque tant à certains dans le film de Clark se transforme en minauderies racoleuses et mainstream), mais aussi contre GVS qui, dit-on, aurait définitivement basculé dans la mièvrerie avec son dernier film (je reste quand même très attaché à son " Paranoid Park", même si c'est bien entendu plus sage que "The smell of us").
JM
 

Re: la dimension de l'odeur

Messagepar Notebad » Lun 8 Juin 2015 09:29

JM a écrit:C'est un film foutraque qui joue franchement gagnant contre beaucoup d'autres, que je vous conseille vraiment de voir : contre l'infâme "Eastern Boy" bien sûr, contre le côté pop et confortable de "Springbreakers" également (dans lequel l'imaginaire qui manque tant à certains dans le film de Clark se transforme en minauderies racoleuses et mainstream), mais aussi contre GVS qui, dit-on, aurait définitivement basculé dans la mièvrerie avec son dernier film (je reste quand même très attaché à son " Paranoid Park", même si c'est bien entendu plus sage que "The smell of us").


Merci de l'avoir conseillé JM, je l'ai vu et je serais passé à côté si tu n'en avais pas parlé. Tu peux ajouter les petits drames psychologiques acidulés et photoshopés récents d'Araki, qu'on a bien souvent critiqué ici même.

Je rapprocherais les réactions de certains spectateurs et d'une partie de l'équipe de tournage de ce qu'il s'est passé au moment de la sortie du dernier film de Kechiche, "La Vie d'Adèle". Ca donne une bonne idée du pays dans lequel on vit... nous sommes entourés par un moralisme pas si loin de Daesh en fin de compte...
Notebad
 

Re: la dimension de l'odeur

Messagepar JM » Mer 10 Juin 2015 15:06

Notebad a écrit:
JM a écrit:Je rapprocherais les réactions de certains spectateurs et d'une partie de l'équipe de tournage de ce qu'il s'est passé au moment de la sortie du dernier film de Kechiche, "La Vie d'Adèle". Ca donne une bonne idée du pays dans lequel on vit... nous sommes entourés par un moralisme pas si loin de Daesh en fin de compte...


Oui, moralisme à la con, et aussi volonté du plus gland conformisme artistique, avec entre autres l'appel à la vieille orthodoxie du "scénario bien ficelé" contre l'écriture cinématographique en friche..
JM
 

Re: la dimension de l'odeur - Notre odeur

Messagepar L'âme de Couteau » Dim 21 Juin 2015 20:09

Vous pourriez somme toute remplacer "odeur" par "horreur" dans le titre de votre topic, et cela fonctionnerait encore tout à fait !

Il s'agit d'un film absolument terrifiant, le meilleur film d'horreur vu depuis bien des années. C'est con que les punks y z'en fassent pas plus souvent.
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Re: la dimension de l'odeur - Notre odeur

Messagepar JM » Lun 22 Juin 2015 09:46

L'âme de Couteau a écrit:
Il s'agit d'un film absolument terrifiant, le meilleur film d'horreur vu depuis bien des années. C'est con que les punks y z'en fassent pas plus souvent.


Ouais, c'est clair, ça change aussi des films mous et maniérés des vieux punks bien installés : Jarmush, Ossang, Carax...
JM
 

Re: la dimension de l'odeur - Notre odeur

Messagepar Notebad » Mer 24 Aoû 2016 23:58

Le problème du film d'Eva Husson, "Bang Gang (une histoire d'amour moderne)" (2016), ça n'est pas seulement le moralisme affligeant dans lequel il s'embourbe tout seul, c'est aussi qu'il arrive après le film de Larry Clark dont on avait parlé l'année dernière, qui lui va jusqu'au bout et ne se refuse rigoureusement rien. A la proposition radicale (de cinéma, de politique, de sexe, de forme de vie car le film est quasiment de l'ordre de la performance pour le cinéaste) de l'américain, se substitue un film théorique, surplombant et propret (voire hygiénique sur la fin), dont le modèle par certains aspects pourrait être le dernier film de Kubrick (il pourrait bien en avoir l'ambition en tout cas, quand on voit le sous-titre prétentieux au titre du film).

Mais c'est avant tout une question de mélanges, pas seulement de corps mais aussi d'images, de régimes d'images... Celles d'Husson se cantonnent systématiquement dans un style lisse et éthéré (dont le modèle est également la vague de films d'ados américains en mode Sofia Coppola, on en a déjà parlé ailleurs), j'allais dire "hétéros", tandis que Clark ne se refuse aucun mélange, aucune disgrâce, aucun faux pas, aucun coup d'éclat. En ce sens il me semble tellement plus proche du monde de l'adolescence "moderne", ou pas.
Notebad
 

Re: la dimension de l'odeur - Notre odeur

Messagepar casseur » Ven 26 Aoû 2016 07:01

Purée, j'ai même pas envie de le voir celui-là ! J'en ai un peu marre des films d'ados qui nous maintiennent dans une sorte de "jeunisme", comme disait Badiou récemment... J'ai l'impression qu'il n'y a presque plus que ça, deux films sur trois récents que je regarde c'est une histoire d'ados, à croire que la vie adulte est devenue tellement hideuse et sans beauté de nos jours qu'elle n'offre plus aucun personnage possible pour la fiction cinématographique... j'ai rien contre l'adolescence mais bon, il y a un moment où on a un peu fait le tour, surtout vu le degré d'imagination des gens qui écrivent les scénarios et font les films sur le sujet...
casseur
 

Re: la dimension de l'odeur - Notre odeur

Messagepar JM » Sam 27 Aoû 2016 18:31

casseur a écrit:Purée, j'ai même pas envie de le voir celui-là ! J'en ai un peu marre des films d'ados qui nous maintiennent dans une sorte de "jeunisme", comme disait Badiou récemment... J'ai l'impression qu'il n'y a presque plus que ça, deux films sur trois récents que je regarde c'est une histoire d'ados, à croire que la vie adulte est devenue tellement hideuse et sans beauté de nos jours qu'elle n'offre plus aucun personnage possible pour la fiction cinématographique... j'ai rien contre l'adolescence mais bon, il y a un moment où on a un peu fait le tour, surtout vu le degré d'imagination des gens qui écrivent les scénarios et font les films sur le sujet...


Tiens, je pensais un peu à ça aussi ces derniers temps, et hier j'ai justement regardé un film de 2007 de Valérie Guignabodet (décédée depuis apparemment), "Danse avec lui" qui était vraiment pas mal. Ca fait peut-être un peu téléfilm de France 3, quoique c'est quand même rondement mené niveau réalisation, mais ce qui est aussi intéressant c'est que la ligne de fuite du scénario est celle d'une quadra.

Trompée par son mari qui décède immédiatement après qu'elle l'ait appris et qu'elle ait elle-même un grave accident de cheval, elle décide de tout quitter pour revenir à son premier amour des chevaux et redonner un sens à sa vie. Tout le drame est concentré dans les 15 premières minutes du film dans un montage rapide (heureusement car le fils Delon est vraiment mauvais). La cinéaste a raison de s'en débarrasser immédiatement, et la suite semble comme portée par la grâce (le dresseur parle de la grâce des chevaux d'ailleurs dans l'un de ses premiers dialogues avec la femme), on ne bascule pas dans un truc pourrissant et larmoyant, glauque, du type "film de rééductation" à la "Mon Roi" de Maïwenn.

L'équilibre entre les personnages (et entre passé et présent) est fragile, mais tout tient jusqu'au bout du film, et lors du final, la femme cède justement la place à une ado (ou post-ado). Cette dernière prendra la relève mais seulement dans le hors-champ de l'après-film, la fiction du film restant polarisée sur cette femme qui échappe au train-train abrutissant de la vie quotidienne et se (re)construit dans une (toute) petite communauté équestre. Ici, la cinéaste redonne une belle place cinématographique, non consensuelle, au désir de l'adulte, en péril, comme la profession de cascadeur exercée par le garçon nomade qui fréquente également le centre équestre fantôme.

Les aspects "non consensuel" et "périlleux" sont importants, car ils ne sont pas à confondre avec le penchant hédoniste du cinéma d'auteur français quinqua (Podalydès, Larrieu...) qui se roule dans une jouissance toute petite-bourgeoise à bon compte, pépère, tout en affectant d'être "travaillé" par un soi-disant programme politique "de gauche" au moins aussi exaltant qu'un discours de François Hollande...
JM
 


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