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Le trou noir

MessagePosté: Dim 6 Mar 2016 12:01
par Notebad
J'ai profité de la rediff de la série "P'tit Quinquin" sur Arte pour la regarder car je l'avais ratée la première fois. Avec cette série, il est enfin possible d'ouvertement ne plus prendre Dumont au sérieux, lui-même se chargeant de dégonfler sa baudruche, de vider sa pompe habituelles. De ce point de vue, c'est plutôt une bonne nouvelle. Il est manifeste que le cinéaste n'est pas plus convaincu que nous par cette histoire de Diable qui commet des actes atroces les uns après les autres dans un bled du Pas-de-Calais, on est dans le plus pur jeu scénaristique pour faire durer la plaisanterie. Bref.

A propos de cette histoire de disparitions mystérieuses, mystiques, la série de Dumont me semble proche d'un film de l'an passé, "Ni le ciel ni la terre" de Clément Cogitore. Ca se passe en Afghanistan dans un camp de soldats français qui disparaissent aussi les uns après les autres, et après que le réalisateur ait joué avec les spectateurs pendant un certain temps (qui a fait ça ?) on découvre qu'il s'agit en fait d'une disparition fantastique, provoquée par Allah. Malheureusement, c'est du Dumont sérieux, si l'on veut, c'est-à-dire extrêmement roublard et droit dans ses bottes raides. Notons que dans ce film, les corps des soldats ne sont pas retrouvés dans des carcasses d'animaux, mais leurs corps sont remplacés dans leurs cercueils par des carcasses de moutons.

Re: Le trou noir

MessagePosté: Mer 16 Mar 2016 09:15
par _
Notebad a écrit:J'ai profité de la rediff de la série "P'tit Quinquin" sur Arte pour la regarder car je l'avais ratée la première fois. Avec cette série, il est enfin possible d'ouvertement ne plus prendre Dumont au sérieux, lui-même se chargeant de dégonfler sa baudruche, de vider sa pompe habituelles. De ce point de vue, c'est plutôt une bonne nouvelle. Il est manifeste que le cinéaste n'est pas plus convaincu que nous par cette histoire de Diable qui commet des actes atroces les uns après les autres dans un bled du Pas-de-Calais, on est dans le plus pur jeu scénaristique pour faire durer la plaisanterie. Bref.


Certains spectateurs voyaient déjà dans "Hadewijch" des traces d'humour... mais perso je n'en ai vu aucune, je peux certifier qu'absolument rien ne m'a fait rire ni ne m'a amusé dedans... et la consternation que j'ai ressentie ne venait pas d'une volonté d'humour de la part de l'auteur, qui aurait fait pchittt.

Ca peut quand même être intéressant de rapprocher ce film et sa série tv. Je ne suis pas d'accord pour dire (contrairement à ce que j'ai lu ailleurs sur d'autres forums) que dans "P'tit Quinquin", le gosse noir qui bascule et tire sur tout le monde en criant Allah Akbar puis se suicide est traité de la même manière que les victimes du "Mal". Aussi caricaturale qu'elle soit (et c'est voulu probablement par Dumont pour se moquer des discours "bien pensants" sur les terroristes, discours qu'il place d'ailleurs ensuite texto dans la bouche de son flic à moitié crétin), l'attitude de l'ado trouve une explication claire dans la fiction : victime du racisme quotidien, il bascule. Eventuellement, on peut dire que c'est ce racisme (explosant à plusieurs reprises) qui serait sans cause dans son film, épidermique comme les meurtres, et qui reposerait donc sur quelque chose de plus souterrain et "maléfique" sous la société. Dans toutes les scènes avec des étrangers ou des français d'origine étrangère, il y a quelque chose qui ne cadre pas vraiment avec le reste, et de ce fait ceux-ci peuvent en eux-mêmes, de par leur présence, engendrer naturellement le racisme : touristes en vélo qui sortent de l'ordinaire dans le paysage, touristes avec un trisomique qui fout le bordel dans le resto, travailleurs d'origine étrangère qui parlent à peine le français, gamins d'origine étrangère qui volent la place et des affaires. Ajoutons aussi l'absence (qui peut se traduire par un encombrement) de la mère noire du gamin, que l'on ne voit qu'une fois tout au fond du plan. Dumont ne tranche jamais vraiment entre la cruauté dont ils sont les victimes (cruauté qu'on rattachera certainement à son idée du "Mal", mais là aussi ça n'est pas clair, et si c'est ça ça n'est pas forcément très fin non plus), et dans ce cas pour le gamin par exemple une grenouille qu'on fait péter avec un pétard ou la soeur chanteuse de sa copine dont on se moque méchamment (ou même ses propres parents) vaudra un touriste hollandais à vélo ou un gamin d'origine magrébine, et quelque chose qui serait de l'intrusion réelle de la différence dans le périmètre traditionnel (et le cadre) et qui provoquerait alors selon Dumont naturellement le rejet (et là la série deviendrait ouvertement abjecte). C'est au spectateur de trancher ou pas, en définitive, mais c'est un jeu assez casse-gueule d'un point de vue de la mise en scène et on voit bien que ça ne donne pas beaucoup de fruits (par exemple la scène avec les travailleurs d'origine étrangère réduit ceux-ci à la portion congrue : provoquer des remarques racistes du flic sur lequel repose la fiction, et non offrir une place réelle à ces personnages au sein de celle-ci).

Dans "Hadewijch", l'ado d'origine maghrébine qui pique un scooter le fait, comme le jeune qui tire dans la série TV, parce que dans les beaux quartiers un type l'a regardé de travers (donc, en raison du racisme). Et la fille, qui fait partie de ces beaux quartiers, mais en révolte, lui donne sa bénédiction. Peut-être que c'est dans ce retournement que certains ont vu une trace d'humour (le jeune vole parce qu'il est victime de racisme, et non le racisme apparaît des conséquences du comportement de certains Français d'origine étrangère). Comme le jeune est le seul à voir ce fameux regard qui n'est pas donné à voir aux spectateurs, on est encore dans quelque chose de très indécidable, et qui peut basculer très facilement du côté de l'abject (une ironie douteuse qui nous dirait que le pseudo-racisme de l'autre peut jouer comme auto-justification de sa propre attitude). Par contre, c'est son frère qui bascule dans l'Islamisme et commet un attentat, et pour le coup sa justification n'est pas sociale du tout, elle est purement religieuse. Et là encore, nous avons ce frère qui habite dans un immeuble qui surplombe de tout son haut la capitale, comme un élément menaçant à l'horizon, en bordure de Paris, dérangeant le cadre.

Re: Le trou noir

MessagePosté: Sam 19 Mar 2016 08:51
par JM
La série de Dumont m'avait fait penser un peu à celle de Kurosawa (dont on avait parlé ici : http://www.scienezma.com/DC/atonement), les deux datent à peu près de la même époque d'ailleurs. Le thème de la culpabilité et de l'expiation est moins présent évidemment dans la série de Dumont, mais dans le côté exercice de style à l'esthétique très léchée et rigoureuse qui explore le "Mal" tapi au coeur de la société (en contradiction avec la couche de verni de la mise en scène), il y a quelque chose de similaire il me semble. Le suspense repose également sur le même principe cousu de fil blanc de l'odieux coupable à identifier dans un océan de silence.

Même si je crois que Dumont ne cite pas la série américaine comme influence, on a quand même du mal à ne pas comparer également sa série à "Twin Peaks"...

Re: Le trou noir

MessagePosté: Dim 20 Mar 2016 09:17
par L'âme de Couteau
C'est précisément ce qui est au-dessus qui me fait dire qu'il vaut mieux ne pas trop s'embarrasser avec les films de Dumont qui n'offrent que des propositions ou des oppositions boueuses et qui laissent sciemment les spectateurs se dépatouiller avec ça !

Tout cela ne finissant généralement pas sur autre chose que de grosses banalités qu'on peut lire dans n'importe quel hebdo d'actu qui aborde les sujets concernés (religion, terrorisme, société...)...

C'est toute la science de Dumont de se donner des airs de Grand Art, quand le fond ne fait que grenouiller dans l'opinion la plus croupie.

Re: Le trou noir

MessagePosté: Mar 22 Mar 2016 08:23
par Nico
L'âme de Couteau a écrit:C'est précisément ce qui est au-dessus qui me fait dire qu'il vaut mieux ne pas trop s'embarrasser avec les films de Dumont qui n'offrent que des propositions ou des oppositions boueuses et qui laissent sciemment les spectateurs se dépatouiller avec ça !

Tout cela ne finissant généralement pas sur autre chose que de grosses banalités qu'on peut lire dans n'importe quel hebdo d'actu qui aborde les sujets concernés (religion, terrorisme, société...)...

C'est toute la science de Dumont de se donner des airs de Grand Art, quand le fond ne fait que grenouiller dans l'opinion la plus croupie.


Le Grand Duc qui est au-dessus de tout cela ! Diantre, Mossieur ne se salit pas les mains avec le cinéma de Dumont, tout de même !!!

Re: Le trou noir

MessagePosté: Ven 25 Mar 2016 11:17
par _
Je regardais "The Revenant" (la dernière croûte doloriste d'Inarritu) hier soir, et la dernière image de DiCaprio m'a vraiment fait penser à la figure christique du mec à la fin d'"Hadewijch".

Re: Le trou noir

MessagePosté: Sam 26 Mar 2016 09:47
par casseur
_ a écrit:Je regardais "The Revenant" (la dernière croûte doloriste d'Inarritu) hier soir, et la dernière image de DiCaprio m'a vraiment fait penser à la figure christique du mec à la fin d'"Hadewijch".


Oui, c'est tout le saint-frusquin doloriste et le martyrologe occidental christique qui s'étend des USA à la France, dans des versions diverses et variées, plus ou moins spectaculaires.... nous avons encore à traverser de sombres années devant nous.

Les Cahiers ont pas craint, car le film est "dépouillé des habituelles mystifications" d'Inarritu, ET son "impayable sérieux est réduit à de purs gimmicks hollywoodiens". :shock: L'art de dire tout et son contraire dans une même phrase (le recours aux gimmicks hollywoodiens les plus éculés qui veut se faire passer pour du Grand Cinéma n'est-il pas l'une des mystifications habituelles d'Inarritu ?)...

Re: Le trou noir

MessagePosté: Mar 18 Oct 2016 21:01
par JM
L'âme de Couteau a écrit:C'est précisément ce qui est au-dessus qui me fait dire qu'il vaut mieux ne pas trop s'embarrasser avec les films de Dumont qui n'offrent que des propositions ou des oppositions boueuses et qui laissent sciemment les spectateurs se dépatouiller avec ça !

Tout cela ne finissant généralement pas sur autre chose que de grosses banalités qu'on peut lire dans n'importe quel hebdo d'actu qui aborde les sujets concernés (religion, terrorisme, société...)...

C'est toute la science de Dumont de se donner des airs de Grand Art, quand le fond ne fait que grenouiller dans l'opinion la plus croupie.


De boue et d'eau croupie il est justement question dès le début de "Ma Loute", un film absolument sinistre qui annonce la couleur dès ses premiers plans sur des trognes en gros plan sorties tout droit du vieux cinéma rance de Qualité française... difficile de dépasser les 10 premières minutes pour moi.

Dumont reprend grosso-modo le pitch scénaristique de "P'tit Quinquin" et le ton bouffon. Situé dans un autre temps, le film évacue ainsi commodément toute question politique qui était vaguement présente dans la série et dont vous aviez parlé ci-dessus : cela prouve bien à quel point c'était déjà le cadet de ses soucis précédemment, quelque chose de l'ordre de la rustine scénaristique (L'âme de Couteau avait tellement raison de dire qu'on perd son temps à chercher à pousser l'analyse de ses films dans ce sens), que seule la grosse pantalonnade caricaturale et inepte comptait alors, étalée ici avec complaisance sur plus de 2 heures.

Re: Le trou noir

MessagePosté: Dim 12 Mar 2017 10:09
par casseur
casseur a écrit:
_ a écrit:Je regardais "The Revenant" (la dernière croûte doloriste d'Inarritu) hier soir, et la dernière image de DiCaprio m'a vraiment fait penser à la figure christique du mec à la fin d'"Hadewijch".


Oui, c'est tout le saint-frusquin doloriste et le martyrologe occidental christique qui s'étend des USA à la France, dans des versions diverses et variées, plus ou moins spectaculaires.... nous avons encore à traverser de sombres années devant nous.

Les Cahiers ont pas craint, car le film est "dépouillé des habituelles mystifications" d'Inarritu, ET son "impayable sérieux est réduit à de purs gimmicks hollywoodiens". :shock: L'art de dire tout et son contraire dans une même phrase (le recours aux gimmicks hollywoodiens les plus éculés qui veut se faire passer pour du Grand Cinéma n'est-il pas l'une des mystifications habituelles d'Inarritu ?)...


Je sais pas si vous avez vu le dernier Scorsese, "Silence", mais le gars a définitivement pété un câble avec son histoire de missionnaires au Japon au XVIIème siècle. Film de prêtre, peut-être pire, film de missionnaire, absolument répugnant. Pendant presque trois heures nous verrons de bons missionnaires pleins d'Amour et de Dieu dans le coeur mener une mission suicide d'évangélisation au Japon contre les méchantes autorités japonaises, pour que les populations locales sentent qu'elles sont humaines et non des bêtes. Tout le film converge vers cette vision salvatrice et merveilleuse du travail des missionnaires, les remises en question des missionnaires ne sont pas des ambiguïtés vis-à-vis de ce point de vue unique mais de classiques étapes de doute dans la foi religieuse d'un homme, jusqu'à ce final où les deux qui ont abjuré sont un peu minables, tels les gangsters merveilleux de Scorsese qui devenus balances au dernier plan sont des ploucs, et ce carton final qui leur rend un ultime hommage (au cas où nous n'ayons pas compris).

Le christianisme est uniquement abordé du point de vue des missionnaires et de la belle image de l'Amour de son prochain qu'ils véhiculent (ceci par exemple n'est absolument jamais remis en question, il n'aurait pourtant pas été très difficile d'enlever une scène redondante et d'évoquer dans les trois heures de film ce qu'était aussi le christianisme, et ce qu'il charriait avec lui), ce qui facilite l'indignation devant les exactions des Japonais qui luttent contre lui de façon violente. Les rares moments où le film semble basculer du côté des croyances de l'Autre, cad lors du dialogue entre le jeune missionnaire et le vieux qui a abjuré ou entre le chef des "inquisiteurs" japonais et le jeune missionnaire, le discours de l'Autre est toujours celui d'un traître (donc perçu comme un blasphème) ou celui d'un "méchant" japonais (l'"inquisiteur" ou le traducteur) qui pratique la violence sadique (donc perçu comme irrecevable) et qui joue l'essentialisation culturelle contre l'universalisme et l'ouverture d'esprit du missionnaire (donc ça se termine toujours par une victoire de la grandeur d'âme du missionnaire qui n'est pas dans le discours perçu immédiatement comme pervers et de mauvaise foi de l'autre, si je puis dire).

Le film s'inscrit vraiment dans cette vague de films religieux doloristes, avec ici clairement le visage du missionnaire qui se transforme en image du Christ dans une flaque d'eau. Il est évident que les Japonais se comportent comme l'OEI, ils persécutent les minorités catholiques, torturent, décapitent, manipulent psychologiquement pour faire basculer dans leur camp, donc, Scorsese ou pas, nous sommes bien dans un film politique extrêmement nauséabond, qui, face à l'OEI, nous propose de bomber le torse et de lutter avec la foi et le crucifix.

Re: Le trou noir

MessagePosté: Sam 25 Mar 2017 09:42
par casseur
Le cas de Shyamalan est peut-être un peu plus intéressant, il me semble. Dans "Split" il met en scène une sorte d'anti-héro schizo qui finit par tuer sa psy et des gamines au nom de la révélation de sa vraie personnalité : une sorte de "surhomme", physiquement surpuissant. Le discours qui sous-tend le film reste assez débile : "ceux qui ont été traumatisés dans leur enfance sont plus évolués que les autres", à quelques rares scènes près le film en lui-même est vraiment pas bon en terme de mise en scène ou même en terme de jeu (insupportable McAvoy, pourtant loué partout, qui en fait des caisses à chaque plan ; sa seule qualité est de ressembler un peu à Foucault), mais je m'étonne presque que ce film puisse se faire aux USA et en plus bien marcher en salles.

Shyamalan semble nous dire que l'époque des traumatismes liés au 11 septembre est bien révolue et qu'on peut dorénavant recréer et rejouer avec du trauma dans le cinéma commercial, en se plaçant quasiment du côté du "méchant", de l'assaillant-tueur (qui, comme je le disais, se relève lui-même d'un trauma enfantin, donc tout cela peut quand même in fine être lu politiquement comme une capacité guerrière pour les USA de résilience post-traumatique - mais qui s'attaque à ses propres citoyens et institutions ?!). La boucle est d'ailleurs bouclée, puisque à la fin le film évoque "Incassable" qui était sorti avant le 11 septembre...