Capital Hark

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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Sam 22 Nov 2014 23:15

Trop tôt encore pour vous parler du nouveau Tsui Hark qui sortira à la fin de l'année.

Un an après "The Lovers" de Tsui Hark, Ronny Yu a réalisé lui aussi sa version de Roméo et Juliette à HK avec "The Phantom Lover" (1995). Je sais pas si j'ouvrirai un topic Ronny Yu sur le forum, pour l'instant je suis assez partagé. Ce "Phantom Lover" n'est pas palpitant du tout ; produit par Leslie Cheung, il ressemble surtout à un long clip accompagnant ses chansons originales composées pour le film. Il y a beaucoup d'argent placé dans les décors somptueux, beaucoup de mouvements de caméra, mais assez peu d'émotion qui se dégage de l'ensemble. Ronny Yu compte essentiellement sur les scènes musicales pour faire passer celle-ci, en oubliant qu'il réalise une oeuvre qui utilise le médium cinématographique et non un opéra. Dès que les chansons s'arrêtent, les dialogues sont surchargés de sens dramatique et d'explications inutiles, les épisodes s'enchainent de façon assez prévisible.

Du même Ronny Yu, je préfère "The Bride With White Air" de 93, avec Leslie Cheung aussi, mais accompagné de Brigitte Lin. Encore un amour impossible, mais quel couple !
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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Lun 5 Jan 2015 08:30

J'ai vu "The Taking of Tiger Mountain", faut vraiment se motiver pour continuer à chroniquer ce genre de gros pavé en 3D...

Alors, en bref, c'est deux heures et demie de canardage et de destruction (vous me direz que c'est normal, car comme disait Mao : "on fait la révolution - et la guerre - l'arme au poing"), avec un peu de blabla sans intérêt au milieu. D'un côté l'armée chinoise, de l'autre une bande de méchants menés par un seigneur de la guerre qui règne sur la fameuse montagne du Tigre. C'est absolument manichéen, mais même pas sous le signe d'une quelconque impulsion idéologique révolutionnaire. Disons que c'est manichéen comme un film de Disney. En faisant un film qui raconte une histoire de l'armée chinoise (maintenue dans le cadre de l'imagerie, c'est-à-dire dont on n'a pas besoin de savoir les convictions idéologiques et dénuée de tout fondement prolétarien) contre des gros méchants de BD, on se mouille pas trop, c'est bien.

Comme dans son précédent film, les personnages sont de simples figurines sans personnalité, ni sentiments véritables. Les méchants forment un ensemble de trognes patibulaires, mais là encore on n'est pas chez Eisenstein ("La grève", par exemple), ces trognes n'ont d'autre fonction que de dire que ces types sont très méchants et vicieux. Il est frappant que même l'héroïsme humain de rigueur pour ce type de film ne soit pas vraiment souligné par Tsui Hark dans sa mise en scène. Celui-ci fonçant la tête baissée dans le guidon de la technologie (effets numériques, 3D). Si on se souvient que l'arrêt sur image servait chez certains cinéastes russes d'avant-garde à exalter les sentiments révolutionnaires chez les personnages, ici ils servent simplement à renforcer les effets pyrotechniques (bombe explosant au ralenti, trajectoires de balles de fusil au ralenti, etc.). Toujours la technique.

Dans "Les 3 Désastres", Godard annonce que le numérique sera la technique de la dictature, il a bien sûr, dans le sens du grand spectacle, parfaitement raison. Et aussi finalement dans le cadre de la caméra DV qui peut dans certains cas, indépendante, contrebalancer l'hégémonie des machines numériques à grand spectacle.

L'aventure est encadrée par un début et une fin contemporains pour bien faire comprendre aux spectateurs idiots que le passé doit avoir une résonance dans le présent. C'est à la mode en ce moment dans le genre du film historique, je crois qu'il y a aussi plus ou moins ça dans le dernier film d'Ann Hui. C'est surtout probablement dans le cahier des charges des censeurs chinois (cette manière de faire n'a rien de très original), tant cet ajout est mal foutu et tombe là comme un cheveu au milieu de la soupe. Un jeune Chinois vivant à NY dans un cadre cosy a soudain une bouffée de nostalgie pour la Chine en revoyant un soir à la TV l'opéra révolutionnaire contant la même histoire. Il retourne en Chine, il y a vaguement une tentative de mise en parallèle entre le présent et le passé, entre un train d'époque et un train à grande vitesse d'aujourd'hui : sous-entendu énorme, regardez ce que la révolution a produit, l'industrie ferroviaire étant le fleuron de l'industrie nationale (sauf bien sûr quand il y a un accident grave) ! Toujours la technologie ! Et puis Tsui Hark laisse complètement tomber la piste pour y revenir à la fin. Le garçon retrouve sa mère devant un repas chinois de Nouvel An fastueux, et celle-ci convoque tous les fantômes des soldats morts pour venir manger avec eux.

Ceci est évidemment raccord avec les derniers vœux du président chinois : « Cette année, nous avons créé des journées de commémoration et organisé des cérémonies à la mémoire de la victoire du peuple chinois dans la guerre de résistance contre le Japon et des martyrs et victimes du massacre de Nanjing. Le temps passe, mais nous nous souviendrons à jamais de tous les sacrifices et les contributions des personnes qui ont perdu leur précieuse vie pour la nation, le peuple et la paix. » Là encore, la nostalgie pour cette époque s'opère sciemment hors de tout contexte idéologique, à tel point qu'on ne voit pas bien (comme on est très bêtes) ce qui peut bien rendre le jeune chinois particulièrement nostalgique ou admiratif. Combattre, mourir, pour ses idées, ses convictions, peut être une belle chose, mais quand d'idée il n'y a plus, qu'elle a été volontairement expurgée, on ne voit pas. Peut-être que c'est simplement de cet ancien opéra révolutionnaire que le jeune homme est nostalgique. Un opéra d'avant-garde dans lequel, contrairement au film de Tsui Hark, l'armée n'était pas composée de figurines déshumanisées, mais d'un prolétariat qui croyait encore en quelque chose.
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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Lun 5 Jan 2015 10:14

Encore un truc, si on enlève tout l'attirail tape à l'oeil et de qualité (numérique, 3D, IMAX, etc.), on se retrouve avec une dramaturgie de série TV de guerre lambda, ni plus, ni moins.
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Re: Capital Hark

Messagepar _ » Lun 5 Jan 2015 16:45

Sword7 a écrit:Combattre, mourir, pour ses idées, ses convictions, peut être une belle chose, mais quand d'idée il n'y a plus, qu'elle a été volontairement expurgée, on ne voit pas. Peut-être que c'est simplement de cet ancien opéra révolutionnaire que le jeune homme est nostalgique. Un opéra d'avant-garde dans lequel, contrairement au film de Tsui Hark, l'armée n'était pas composée de figurines déshumanisées, mais d'un prolétariat qui croyait encore en quelque chose.


Salut Sword7, d'après ce que j'ai compris, la société du spectacle peut aussi avoir des aspects dangereux, on peut risquer sa vie à shanghai pour voir un feu d'artifice et un son et lumière.
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Re: Capital Hark

Messagepar Invité » Mar 6 Jan 2015 07:20

Après tout, à quoi bon reprocher à Hark de ne pas adhérer aujourd'hui à une idéologie visiblement datée, et surtout vis à vis de laquelle il s'est toujours tenu à l'écart ?
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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Jeu 8 Jan 2015 08:21

Invité a écrit:Après tout, à quoi bon reprocher à Hark de ne pas adhérer aujourd'hui à une idéologie visiblement datée, et surtout vis à vis de laquelle il s'est toujours tenu à l'écart ?


Je répondrai Invité, plus tard...
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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Jeu 8 Jan 2015 15:03

Invité a écrit:Après tout, à quoi bon reprocher à Hark de ne pas adhérer aujourd'hui à une idéologie visiblement datée, et surtout vis à vis de laquelle il s'est toujours tenu à l'écart ?


Le problème selon moi, c'est que Tsui Hark n'adapte pas n'importe quelle histoire mais précisément celle qui a servi de socle au fameux opéra révolutionnaire chinois, et que ceci est bien signalé dans son film, et qui plus est de manière nostalgique (même si peut-être dans des parties contemporaines qui ne sont "pas de lui", il les a néanmoins acceptées). Ici, il ne se tient donc pas précisément "à l'écart", et ce qui est visiblement "daté" n'est jamais explicité (et pour cause, il n'est pas question de remettre en question les fondamentaux politiques du pays quand bien même ceux-ci représentent un trompe l'oeil masquant la nouvelle orientation économique, c'est ici que se situe la vraie 3D du film ! Là encore, il faut revoir le film de Godard sur la 3D, il parle de ça.). On est donc parfaitement en droit de se demander ce que lui, Tsui Hark, en a fait en 2014. Et la réponse est : un grossier spectacle hollywoodien totalement conventionnel et dépourvu de la moindre originalité (on a bien entendu le droit à des séquences en ski - montées n'importe comment - comme dans tout vieux film américain d'action qui se passe dans la neige, le genre de séquence qui a même déjà été pastiché par les américains eux-mêmes, par Wes Anderson dans son dernier film ; quant aux ralentis balistiques franchement datés, ils viennent tout droit de Matrix !).

En résumé, on a là un cinéaste hongkongais en effet tout à fait apolitique qui a craint à une époque le basculement de HK côté chinois (probablement par peur d'être artistiquement bridé), et qui se retrouve aujourd'hui à manger dans leur main (encore une fois, drôle de façon de se tenir "à l'écart" !?) en faisant du gros divertissement sans une once d'originalité, mais avec beaucoup d'esbroufe technologique. A l'épure de l'opéra révolutionnaire d'avant-garde, on est passé à une épuration complète du thème révolutionnaire remplacé par de la boursouflure numérique d'arrière-garde.
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Re: Capital Hark

Messagepar Invité » Ven 9 Jan 2015 07:43

ça se tient, merci.
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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Mer 18 Fév 2015 10:46

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Il s'agit d'une oeuvre de la propagande chinoise, vue dans une expo de Shanghai sur l'art de propagande chinois. On constate au niveau pictural, finalement un peu comme dans les effets pyrotechniques du film de TH, un gonflement de la violence guerrière par l'usage massif des couleurs (plus vives que sur la photo) pour figurer les explosions guerrières et les coups d'éclat de l'armée rouge. On remarquera aussi les tracés lumineux des balles qui fusent dans les airs à l'arrière-plan, à l'image des ralentis balistiques chez TH. Cet aspect tranche avec les autres xylographies de la même époque, représentant par exemple la vie du peuple, et généralement en noir et blanc, beaucoup plus épurées. Par exemple :

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Travailleurs allant à l'école du soir (1950, Gu Yuan)

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Pourparlers pour une baisse des loyers (1943, Gu Yuan)

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L'école primaire (années 40, Gu Yuan)
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Re: Capital Hark

Messagepar Sword7 » Jeu 19 Fév 2015 00:20

Dans cette expo, il y avait aussi une série de sept xylographies beaucoup plus récentes (1980) d'une artiste qui s'appelle Wang Gongyi. Elle illustrent différents moments de la vie de Qiu Jin, qui était une féministe écrivaine chinoise très engagée de la fin du XIXème siècle. Je ne résiste pas au plaisir de vous les montrer, elles m'ont paru très différentes des autres xylographies de l'expo. Chez les autres artistes, on fait disparaître la matière du support, le bois, tandis qu'ici Wang Gongyi laisse au contraire des traces de la matières dans l'oeuvre. Et ces traces, cette façon de travailler le bois de manière inaboutie, donnent de la vie, de la profondeur, aux différents tableaux. Elles confèrent aux différentes scènes une douceur naïve (larges à plats approximatifs) et une froideur dramatique (étroites entailles et cicatrices). Il y a également des contrastes de noir et de blanc saisissants...

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Ce sont les xylographies qui m'ont le plus marqué dans l'expo, qui m'ont paru le plus se rapprocher d'un art révolutionnaire d'avant-garde digne de ce nom. Pour le reste, c'était essentiellement et curieusement de la peinture à l'occidentale réaliste à la truelle, représentant les membres du parti ou des scènes typiques de la révolution, des croutes monumentales et laides. Il y avait au moins probablement une certaine sincérité chez les artistes qui ont fait ça jusqu'aux années 70. Ce que je trouve insoutenable, c'est ceux (nombreux) qui font encore des trucs comme ça aujourd'hui, c'est le pire opportunisme qui soit.
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