100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

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100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar scripe » Mer 13 Juil 2011 18:23

J'ai pas lu le bouquin d'H. Mitterand, "100 films du roman a l'ecran", mais j'ai consulte le resume de jll sur son site. En fait, le theme parait proche du dernier bouquin de Ranciere sur le cinema("Les ecarts du cinema"), quels ecarts s'operent dans l'adaptation d'un livre a l'ecran, mais la quantite ("100 films") laisse craindre un laisser aller sur la qualite des analyses.

Lire par exemple ce genre de chose n'est pas vraiment pour rassurer l'eventuel futur lecteur :

La logique narrative de la majorité des romans classique est celle du Drama en trois parties : situation initiale, crise qui en compromet ou détruit l'équilibre, une situation finale. Ceux qui refusent cet héritage brisent la chaine des causes et des conséquences. Les adaptations sont souvent faites sur les romans de la première catégorie. Mitterand n'aime pas le Madame Bovary de Chabrol sous prétexte que des épisodes sont chargés à l'excès et des moments essentiels supprimés. Ainsi la phrase apaisée et pathétique de Charles Bovary "c'est la faute de la fatalité". La fatalité par le fait n'est nullement présente assure Henri Mitterand.


:shock: Mitterand peut-il ne pas avoir goute a l'ironie d'une telle phrase mise dans la bouche de Charles Bovary par GF ?

Sur Flaubert, on preferera de toute facon les analyses de Ranciere qui ne part pas d'une separation aussi evidente entre litterature et cinema concernant cet auteur.
scripe
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar Chantal » Jeu 14 Juil 2011 12:02

Alors moi je suis en train de bouquiner le dernier livre de Rancière sur le cinéma actuellement et je trouve que c'est un livre assez noir. Je suis en particulier touchée et bouleversée par le fait que la majorité des films que le philosophe évoque ont un rapport ténu avec le suicide. Mouchette, Vertigo, Satantango, Notre Musique, L'intendant Sancho, Madame Bovary.., autant de films qui mettent en scène, chacun à leur manière et suivant des motifs différents, ce saut intentionnel de vie à trépas.

Les "écarts" du cinéma évoqués par Rancière, qui sont également des formes de résistances sensibles, de résistances politiques, de résistances formalisées, semblent prendre régulièrement cette ligne de fuite radicale. Peut-être n'est il pas étonnant, dans ce contexte, que le philosophe auquel se réfère régulièrement Rancière dans ces pages ne soit autre que Deleuze, ce qui n'est pas très courant de sa part... j'imagine que je n'aurais pas été la seule à faire ce constat ?
Chantal
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar Zerroug » Mar 9 Aoû 2011 00:28

Salut,

Je sais pas si vous avez lu la tambouille de Frodon à propos du livre de Rancière dont vous parler au-dessus ? C'est sur son site :

http://blog.slate.fr/projection-publique/2011/08/03/politique-de-l%E2%80%99amateur/

[..] Partageant sans réserve l’intérêt, affectif aussi bien qu’intellectuel, pour les films dont parle Rancière, on regrettera pourtant que « le cinéma » dont il parle semble limité aux classiques et au cinéma d’auteur contemporain labellisé comme tel. Alors que ce qu’il dit nourrirait naturellement aussi une réflexion sur Avatar, sur The Dark Knight ou sur Carlos. [..]


:|

...sûrement dans le second tome, que semble attendre Frodon. :)

Il a ajouté "Carlos" à sa liste parce qu'avec seulement le Cameron et le Nolan il avait sans doute peur de faire de la pub pour les écrits de ses anciens potes des Cahiers en couche-culotte, qui perpétuent l'esprit de Rancière dans le tout venant du cinéma mainstream. De Minnelli à JJ Abrams. :lol:
Zerroug
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar bu9zi » Mar 9 Aoû 2011 03:06

A quoi ressemblait la cinéphilie à cette époque-là ?

Elle était joyeuse, partageuse, jamais morbide comme aujourd'hui. On essayait de comprendre d'où venaient les références des films que l'on aimait : on ne pouvait pas avoir lu Ulysse, de Joyce, sans connaître Homère. Pareil pour le cinéma. Quelqu'un comme Serge Daney n'était pas un intellectuel, le plaisir de la découverte était plus fort que tous les dogmes. Je me souviens qu'il m'avait même conseillé un film de Stallone, La Taverne de l'enfer !


P. Branco

http://www.telerama.fr/cinema/le-producteur-paulo-branco-les-cineastes-sont-dix-fois-plus-mechants-que-n-importe-qui,71328.php

Je me souviens, il me l'a conseillé aussi, c'était début 83, dans les pages de Libé. Il m'a effectivement dit d'où venaient les références du film, je cite : "c'était (déjà) une histoire italo-américaine, à base de ressentiment social, de haine boxeuse et de sensibilité à fleur de gants."

...
bu9zi
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar anonyme » Mar 9 Aoû 2011 15:26

aujourd'hui, l'intelligencia-"critique"-marchande (c'est bien comme ça qu'il faut l'appeler) a bien compris qu'il fallait (souvent faire semblant de) s'intéresser au maximum de cochonneries hollywoodiennes pour ouvrir ses propres produits à un plus large public. Tout cela avec le prétexte confortable que d'autres l'auraient fait avant elle. Qu'après tout, défendre un Hitchcock ou un JJ Abrams c'est la même chose, qu'importe la solidité de la ligne de défense. Sa sincérité (de marchand) : penser voler au secours de la culture populaire us et faire valoir son goût pour elle contre un pseudo "dogme" anti-usien (tout aussi stupide, et qui de toute façon n'existe plus).
anonyme
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar Chantal » Dim 14 Aoû 2011 03:16

Vous saviez qu'un autre philosophe a utilisé la notion d'"écart" à propos du cinéma ces dernières années ? C'est François Cusset dans les Cahiers à l'occasion du FID de Marseille en 2005, dans un texte à propos du documentaire qui s'appelait "Politique de l'écart" (cdc, septembre 2005, n604). Quelques extraits prochainement si j'ai le temps de recopier des passages, cher scripe.
Chantal
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar Chantal » Lun 15 Aoû 2011 04:29

Une petite exclu pour votre forum (J'ai tout tapé parce que je n'ai ni appareil photo ni scanner chez moi, perdue dans mon Ardèche avec mes vieux numéros des Cahiers ! ;) ) :

Sur les quais du Vieux-Port meurent les taxinomies et leurs douanes mesquines, toutes jetées à l'eau comme un ressourcement. La fiction, par exemple, n'est pas l'autre, l'apanage d'Aristote, trappe à mythes ou tranchée de fables d'où s'adonner aux délices de l'arbitraire à l'écart du Vrai et de son devoir-penser. Non, elle est bien là, structurante parce qu'à déconstruire, cadre formel de tant de "docs", mais cadre jamais plus qu'à demi-effacé. Car où d'autre qu'en terrain fictionnel se dépouiller de toute certitude au profit de ce sentiment d'étrangeté radicale où s'origine, comme en un mythe fondateur, tout travail de pensée, sidération de Descartes ou celle de Roquentin et, mieux encore, de ces anti-héros dont le documentaire seul sait rapporter les heures, les propos, l'emmêlement au monde ? Quant au reportage, le genre par excellence de la didactique spectaculaire, il n'a jamais été aussi loin : oublié son prosélytisme médiatico-démocratique, balayée sa docile conformation au régime de l'information, consumée par le feu (comme dans In girum imus nocte et consumimur igni, le titre palindrome de l'oraison de Debord-Bossuet projetée au FID cette année) cette idéologie du "réel" que produit la caméra inquisitrice du reporter.

A Marseille, le réel n'existe pas, et tant mieux. Car la programmation d'un tel festival, sous prétexte d'aller glaner sur les cinq continents récits de luttes et discours du désastre - ce que brocardent un peu vite les esthètes du ciné-pop et de la postpolitique -, est une machine de guerre contre le culte journalistique de la transparence. Elle démonte le chantage dominant au "sens" et à "l'éthique" (faites-nous comprendre, faites-nous la morale), et leur postulat récurrent d'un précieux "réel" dissimulé derrière les images - là où le seul secret est à même le signe, et non pas derrière lui comme nous incitent à l'y débusquer, pour mieux nous y assigner, les litanies de la transcendance. Et pour réintroduire dans la fabrique du regard, contre les tropes de l'immédiateté et le dogme de l'objectivité, la distance qui permet seule de respirer, celle qui institua jadis l'espace public et constitue désormais la seule enclave viable dans un monde sans extériorité, rien de tel qu'un minutieux travail de l'écart, du déplacement, du contrepoint au sens d'Edward Said et de ses lectures "contrapunctiques" : un travail assez minutieux pour faire politique.

C'est cet écart que déploie A. Mograbi dans Pour un seul de mes deux yeux, contre les stéréotypes sur l'Islam en tant que "culture de la mort", en comparant terme à terme les assiégés juifs de l'antique Massada et les cloîtrés palestiniens de Gaza comme une même situation où "préférer la mort à l'esclavage". Et c'est un décalage plus brut encore qu'inscrit Canaan Brumley en filmant soudain au ras du sol, pour réduire l'enfer d'aboiements humains des camps d'entrainement pour marines à la figure de savates tordues et de pieds incertains dans la bousculade des douches (Ears, Open. Eyeballs, Click, dont le titre n'est pas le seul hommage à Kubrick).

Il s'agit, en un mot, de "déplacer l'oeil pour déplacer le problème du pouvoir", comme le formule Détour de Pierre Creton et Vincent Barré, vieille question de la pulsion scopique et de ses ruses contournantes dans leur rapport au politique. Pour ce faire, deux voies possibles, parfois même associées. Celle d'un refus hardi de la communication, d'un égarement "connaissant" loin des règles de l'entente, fût-ce par les aveux d'impuissance d'une méta-communication perplexe ("Je n'ai toujours rien vu ni filmé", finit par dire P. Hoffmann dans Oliva Oliva des apiculteurs espagnols qu'il filme du matin au soir) ou par l'aptitude à photographier l'absence dont font montre les fictions en creux, persistance du corps-absent qui sabote d'emblée son possible récit, hier chez L'Homme Atlantique de Duras, aujourd'hui chez Jean-Claude Rousseau (Comme une ombre légère). Ou bien, autre voie, celle qui consiste à multiplier les procédures, surligner les cadres, prendre dans les rets d'un dispositif complexe cette singularité tranchante que révèle mieux que tout autre le (non-)genre documentaire, dans la singularité de l'objet filmé, du témoignage désubjectivant, du montage contre-intuitif, du "document" au sens où le généalogiste parle de l'"archive". Mais une singularité que menacent sans cesse de dissoudre les grammaires voisines, et plus conformes, du reportage ou de la fiction.

D'un côté, autrement dit, explorer une trace détachée de tout référent, déjouer les pièges de la présence, montrer l'exorbitant au sens de ce qui demeure en deçà du sens, de ce qui fait excès dans le signifiant, mais aussi de ce qui sort l'oeil, de son orbite et de toutes ses ornières (autant de concepts que renouvelait le traité liminaire de J. Derrida, De la grammatologie). De l'autre, faire le pari de la danse des termites contre le pas lourd de l'éléphant blanc, du grouillement immanent de la politique contre la marche transcendante du nom propre. Et dans les deux cas, "se libérer de l'auteur", ainsi que s'en réjouit J-P Gorin, pour faire advenir in situ, au présent d'un tournage, au fil d'un travail non aliéné, ces fameux "agencements collectifs d'énonciation" qu'appelèrent de leurs voeux Deleuze et Guattari, avant qu'une contre-révolution culturelle ne les interdise de fait. L'enjeu n'est pas mince : puisque depuis l'époque du groupe Dziga Vertov le concept de "vie" a traversé le gué, qu'il est passé de mot de passe contestataire en mot d'ordre biopolitique, d'invocation avant-gardiste en forme réifiée, le travail de ces quelques collectifs aux noms d'individus consiste à explorer la précarité mais en l'arrachant à la "vie" et à son idéologie sournoise. A la faire danser plutôt qu'à la fouiller, à la suivre plutôt qu'à la décrèter. A dissocier boiteries et claudications de leurs récits misérabilistes pour libérer, au contraire, leurs joyeuses errances. Alors peut-être s'accomplit l'improbable politique du documentaire.

Politique de l'écart, François Cusset, cdc n604
Chantal
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar JM » Lun 15 Aoû 2011 17:59

Bonjour Chantal d'Ardèche, ;)

Merci pour ce texte. On y retrouve en effet des préoccupations esthétiques très contemporaines ; d'un Rancière (même si la notion d'écart au cinéma est plus particulièrement axée autour du texte et de l'image chez Rancière, il me semble), ou d'un Didi-Huberman. La dernière remarque de Cusset pourrait renvoyer aux textes de Rancière sur Costa, ou à ceux de Nancy sur Klotz et Perceval..

Le passage sur Gorin sur la nécessité d'abandonner joyeusement la notion d'auteur me fait un peu marrer parce qu'il fricote avec de jeunes critiques (independencia pour les nommer) qui sont, comme tout le monde, bien loin d'avoir fait leur deuil d'une telle notion. Qui fructifient même là-dessus, via leur nouvelle "société".
JM
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar JM » Mer 17 Aoû 2011 23:01

bu9zi a écrit:
A quoi ressemblait la cinéphilie à cette époque-là ?

Elle était joyeuse, partageuse, jamais morbide comme aujourd'hui. On essayait de comprendre d'où venaient les références des films que l'on aimait : on ne pouvait pas avoir lu Ulysse, de Joyce, sans connaître Homère. Pareil pour le cinéma. Quelqu'un comme Serge Daney n'était pas un intellectuel, le plaisir de la découverte était plus fort que tous les dogmes. Je me souviens qu'il m'avait même conseillé un film de Stallone, La Taverne de l'enfer !


P. Branco

http://www.telerama.fr/cinema/le-producteur-paulo-branco-les-cineastes-sont-dix-fois-plus-mechants-que-n-importe-qui,71328.php

Je me souviens, il me l'a conseillé aussi, c'était début 83, dans les pages de Libé. Il m'a effectivement dit d'où venaient les références du film, je cite : "c'était (déjà) une histoire italo-américaine, à base de ressentiment social, de haine boxeuse et de sensibilité à fleur de gants."

...


bu9zi, vous ne vous doutiez sans doute pas que quelques jours après cet entretien à Télérama, le même Branco se verrait attribuer l'étiquette de "dogmatique" après avoir qualifié le film "Vol spécial" (F. Melgar) de "fasciste" à Locarno..

http://www.tdg.ch/polemique-autour-film-melgar-2011-08-14

(ce post aurait sûrement sa place également dans cet autre sujet)
JM
 

Re: 100 films du roman a l'ecran, ca use, ca use...

Messagepar (d'ailleurs) Borges » Jeu 25 Aoû 2011 19:27

-je ne sais pas s'il s'agit de retracer une généalogie du terme, mais pour éviter tout malentendu, il est bon de noter que si le dernier recueil de rancière est de 2011, la première version française du prologue, "les écarts du cinéma", a été publiée dans "trafic" en 2004; le terme "écart" , et ses différentes variations, est essentiel à la pensée de rancière; c'est une pensée de l'écart, pas seulement en matière de cinéma, en politique aussi, par exemple; en ce qui concerne le cinéma, il y a écart dès qu'il y a image, écart entre la chose-imagée et l'image de la chose...


-notons aussi qu'il n'y a pas de "livre" de rancière sur le cinéma où deleuze n'est pas évoqué, plus ou moins directement; j'exagère, mais pas trop; si la pensée de rancière est une pensée de l'écart, c'est qu'elle est une pensée de l'homonymie, un travail sur l'homonymie, par exemple du terme "cinéma", qui, dit-il, désigne à la fois la salle, des procédures techniques, une mystique, un divertissement, le rapport entre l'art et ce qui n'est pas lui (art populaire),... et... "le nom d'un livre de philosophie de gilles deleuze";cette liste de rancière n'est pas finie, bien entendu, mais elle indique quelque chose d'essentiel par rapport à deleuze : son nom est inséparable de l'homonymie du terme "cinéma"...
(d'ailleurs) Borges
 

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