des inflitrés chez les anars

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des inflitrés chez les anars

Messagepar casseur » Sam 23 Avr 2016 15:17

Je note en 2015 une petite tendance dans le cinéma français à s'intéresser aux groupes politiques autonomes, mais à partir de la figure d'un individu qui s'y infiltre pour y faire acte de trahison par la dénonciation. C'est en effet le cas dans "Les anarchistes" (Elie Wajeman) et "Le grand jeu" (Nicolas Pariser), le premier étant un film d'époque historique, le second un film contemporain (plus ou moins inspiré de Tiqqun). On peut ajouter que ce scénario s'accompagne dans les deux cas d'un amour (réciproque) de l'individu infiltré pour une femme du groupe, celle-ci découvrant par la suite le rôle d'agent-double de l'homme. Par ailleurs, dans les deux cas également, cet individu infiltré fait cela pour gagner de l'argent mais il se retrouve finalement débordé et trahi lui-même par ceux qui lui ont confié cette tâche (la police dans le film de Wajeman, les politiciens dans le film de Pariser).

La fiction française semble donc renouer avec la marge du politique, ce qui est une bonne nouvelle, mais dans le même temps il paraît avoir absolument besoin de cet élément infiltré, de ce ver de trahison dans le fruit, pour l'aborder par le négatif. C'est comme si on évoquait "nuit debout" à partir du point de vue d'un membre des RG... Notons que dans le film de Pariser, la trahison scénaristique revêt un autre masque, dans la mesure où il est sous-entendu que les oeuvres littéraires et contestataires de Tiqqun sont l'oeuvre d'un auteur raté payé par la politique politicienne pour faire le (grand) jeu de cette dernière et la perpétuer, ce qui n'est évidemment pas du tout le cas dans la réalité.

On peut comparer avec le cinéma américain,"Night Moves" de Kelly Reichard par exemple, qui abordait très directement la question des communautés autonomes, sans le besoin de cet aspect policier. ..
casseur
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar JM » Dim 24 Avr 2016 18:33

Salut casseur,

Tu as raison de lier ces deux films, on peut regarder cette tendance à partir de Deleuze, et du coup se dire que c'est un truc ancien, et typiquement français.

Dans ces deux films dont tu parles, il est en fait moins question de "trahison" que de "tromperie". Ou, plus précisément, ceux qui "trahissent" véritablement (les anarchistes ou les groupes autonomes), sont rattrapés par ceux qui trompent (les deux individus opportunistes et balzaciens qui, comme tu le dis, agissent par petit intérêt personnel), et qui sont eux-mêmes trompés par la suite. Et ce sont, en définitive, ces jeux de tromperies emboîtées plutôt que les mouvements de trahison et de déterritorialisation (je me souviens de ce passage du film de Pariser quand le type arrive à la campagne, il y a une discussion sur la TV à table, on voit bien qu'il s'agit d'emblée pour le cinéaste de faire passer un point de vue biaisé de "non dupe" sur ce type de communauté) qui intéressent les réalisateurs des films.
JM
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar casseur » Lun 3 Oct 2016 22:44

"L'Avenir" de Mia Hansen-Løve évoque aussi les milieux autonomes délocalisés à la campagne. Dans ce film, pas de traitre ni de police, mais toujours quand même un élément extérieur (et quel élément puisque c'est le personnage principal qui occupe tout le film) qui n'est pas vraiment partie prenante, en même temps dedans mais résolument à l'extérieur, à l'image de la cinéaste. C'est d'ailleurs ce que reproche l'ancien élève à sa prof à un moment donné, et il ne fait aucun doute que le film se place résolument du côté de la prof, ne cherchant surtout jamais à déstabiliser de quelque manière que ce soit la teneur intégralement bourgeoise de sa facture - et ce ne sont surtout pas les coups du sort du scénario qui s'acharne contre la femme qui y changent quelque chose.

Pour le dire autrement, l'évocation de ce milieu est de l'ordre de la référence, elle joue comme clin d'oeil, comme une des couvertures de bouquins qu'on voit dans le film par exemple (pourquoi pas celle du bouquin de Pascal que lit la femme à l'église à l'enterrement de sa mère)... Cette toile de fond a donc tous les attributs du cliché rassurant, déjà vu dans les autres films ou les articles qui en parlent : on lit des bouquins de révolutionnaires en chaussures de marche, on débat dehors autour d'une table en bois, on élève des animaux et on se baigne dans la rivière, on accueille des étrangers qui partagent nos idées (de préférence des Allemands qui travaillent dans l'édition !), on oublie de se raser, l'hiver on éprouve le froid et l'été on a chaud. Il faut reconnaître que le cynisme de cette description paraît méchant en regard des images du film qui en sont apparemment dépourvu (quoique), et pourtant c'est bien ce qu'appelle en définitive la superficialité d'une telle représentation.

Avec de tels amis de la cause, l'anarchie a surtout semble-t-il de beaux jours derrière elle.
casseur
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar JM » Sam 8 Oct 2016 16:15

casseur a écrit:ne cherchant surtout jamais à déstabiliser de quelque manière que ce soit la teneur intégralement bourgeoise de sa facture - et ce ne sont surtout pas les coups du sort du scénario qui s'acharne contre la femme qui y changent quelque chose.


Salut casseur,

Le truc c'est justement que ces milieux autonomes sont supposément également constitués de jeunes bourgeois (c'est là qu'un film dont ils sont le centre plutôt que la marge pourrait nous montrer quelque chose d'autre d'eux que les images médiatiques et les données sociologiques ou assimilés qui nous parviennent, si toutefois cela est souhaitable !). Donc tu ne peux sans doute pas aussi facilement mettre l'ethos d'Huppert et de la cinéaste du côté de la bourgeoisie, en le séparant de son élève dont l'éthos "révolutionnaire" est non moins bourgeois. C'est ce dont s'amuse éventuellement de manière ironique (tu ne sembles pas trancher là-dessus et moi non plus) la cinéaste (et d'autres) en montrant ces jeunes gens bien inoffensifs qui lisent des livres de révolutionnaires dans une ferme.

Ce que tu peux dire, selon moi, c'est qu'en effet la cinéaste se place plutôt du côté de la prof quand même un brin réac. Et ça je suis même pas sûr, car la morale consensuelle au possible de la femme c'est qu'il faut bien des profs de philo comme elle pour que des jeunes apprennent à penser par eux-mêmes et se rebellent, alors qu'au début on voit un clivage entre les lycéens qui font la grève et elle. Son "action" politique à elle consiste donc à forcer les piquets de grève des camarades à l'entrée du lycée et ici il semble apparent qu'elle n'est pas la source ni de la pensée ni de l'action politique de ses élèves (tout aussi caricaturale que les jeunes dans leur cabane, avec badges syndicalistes, discours creux, et tout..) qu'elle ne cautionne pas. Donc il est permis de se demander si Mia Hansen-Love ne nous montre pas la prof se leurrer elle-même lorsqu'elle prétend être le déclencheur de la pensée libre de ses élèves... une séance de philo en plein air dans un parc est pour elle bien plus sympa qu'un passage à l'action politique de ses élèves pour bloquer l'entrée du lycée. On retrouve des éléments qui tendent à moquer la femme quasiment ouvertement, comme la séance de bronzette avec lunettes de soleil et bouquin au bord de la cascade, façon Lolita, avec le groupe de rebelles.
JM
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar JM » Ven 31 Mar 2017 08:28

Pas d'infiltré, ni de traitre, dans le bande du dernier film de Bonello, "Nocturama".

Pour autant, le portrait des terroristes modernes en grands enfants irresponsables (et biberonnés ici aux jeux vidéo et au rap), à la manière des voyous d'autrefois (ça a commencé avec le premier «Scarface» de Hawks, jusqu'à "L"appât" de Tavernier), me semble passer complètement à côté de l'actualité du sujet (politique et/ou religieux). Peut-on à ce point faire en sorte de confondre absence de revendications et absence de discernement, et prétendre faire un film préoccupé par le politique, sachant que cette bande est un pur fantasme, qu'elle sort intégralement de l'esprit de Bonello et non d'une réalité quelconque ? Le montage de la toute fin, qui met en regard les flammes des explosions avec les corps du couple tué par la police comme un lien de cause à effet (on apprend en plus dans la foulée que le gars a tué les vigiles au lieu de les enfermer, pour nous confirmer que ces jeunes sont bien des meurtriers) me paraît un poil trop moraliste, voire hypocrite, quand le film a passé une longue heure à nous montrer avec gourmandise le spectacle de la mise en place de l'opération. Bien sûr, on ajoute au milieu de tout ça deux victimes innocentes de la descente du GIGN, pour stigmatiser aussi au passage la police, mais cela opère une distinction gênante entre ceux qui ont perpétré les attentats et ces deux victimes au moment de la distribution des balles des forces de l'ordre. Certaines balles seraient justifiées et d'autres non.

J'ai l'impression que c'est au moins la troisième fois dans le cinéma français récent (après "Apnée" et un autre film que j'ai oublié) que je vois des types se baigner dans la baignoire d'un magasin en signe de rébellion. Est-ce le fin du fin de l'anarchisme branché ?

La référence aux "Elephant" d'Alan Clarke et de GVS est un peu assommante (le coup du t-shirt est de trop).
JM
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar casseur » Ven 31 Mar 2017 20:53

JM a écrit:Le montage de la toute fin, qui met en regard les flammes des explosions avec les corps du couple tué par la police comme un lien de cause à effet (on apprend en plus dans la foulée que le gars a tué les vigiles au lieu de les enfermer, pour nous confirmer que ces jeunes sont bien des meurtriers) me paraît un poil trop moraliste, voire hypocrite, quand le film a passé une longue heure à nous montrer avec gourmandise le spectacle de la mise en place de l'opération. Bien sûr, on ajoute au milieu de tout ça deux victimes innocentes de la descente du GIGN, pour stigmatiser aussi au passage la police, mais cela opère une distinction gênante entre ceux qui ont perpétré les attentats et ces deux victimes au moment de la distribution des balles des forces de l'ordre. Certaines balles seraient justifiées et d'autres non.


Cette dernière partie est assez étrange... Il y a, d'un côté, la police qui investit minutieusement les lieux (La Samaritaine où se retrouvent les protagonistes des différents attentats), en abattant unes à unes les différentes personnes qui s'y trouvent. De l'autre, il y a toute une gradation des culpabilités des uns et des autres qui finirons de manière égale sous les balles des flics : d'abord tous les jeunes qui ont commis les attentats et qui ont tués des gens dans les explosions (mais "hors champ", de telle sorte que, comme eux, on ne sait jamais combien de victimes il y a eu) ; mais à l'intérieur de ce groupe, surprise, il y a le garçon qui en réalité n'a pas eu le cran de poser la bombe qu'il devait poser, qui ne porte donc pas la même responsabilité sur ses épaules ; il y a aussi, autre surprise, celui qui a prétendu avoir enfermé les vigiles de la Samar mais qui les a tués de sang froid (contrairement aux victimes des explosions, nous les voyons abattus au sol dans la séquence finale) ; et enfin il y a le couple invité dans le magasin par un des jeunes et qui n'a rien à voir avec les attentats. Je dirais que dans cette dernière partie, Bonello, face au "nettoyage" policier aveugle, semble se placer en juge et faire (ou nous demander de faire) le procès de ses personnages à travers toutes ces subites différences marquées et signalées au sein du groupe.
casseur
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar casseur » Sam 8 Déc 2018 08:29

Apparemment c'est aussi le thème de "L’Empereur de Paris" de l'ineffable Richet avec Cassel qui raconte une nième fois la vie de Vidocq... Un régal d'écouter les deux faux rebelles du cinéma français, en plein mouvement des gilets jaunes, défendre leur film boursouflé bourgeois tout en faisant mine d'être du côté du "peuple qui grogne mais qui ne casse pas".
casseur
 

Re: des inflitrés chez les anars

Messagepar Gillette jaune » Mer 19 Déc 2018 11:25

casseur a écrit:Apparemment c'est aussi le thème de "L’Empereur de Paris" de l'ineffable Richet avec Cassel qui raconte une nième fois la vie de Vidocq... Un régal d'écouter les deux faux rebelles du cinéma français, en plein mouvement des gilets jaunes, défendre leur film boursouflé bourgeois tout en faisant mine d'être du côté du "peuple qui grogne mais qui ne casse pas".


Avec Kassovitz ils jouent bien leur rôle de faux petits loubards (et vrais grands bourges réacs) du cinéma français, avec de gros muscles et une noisette à la place du cerveau.
Gillette jaune
 


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